Réaction au dossier du Soir du 29 mars sur le TDAH, trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité) et les médicaments psychotropes. LLG n°50 , juin 2006

« Paris dans une bouteille ? » ou comment une approche bioréductionniste d’un problème appauvrit sa compréhension et la réponse que nous pouvons y apporter.

 

Le TDAH est une problématique complexe au contour flou, appelée auparavant  « dysfonctionnement cérébral a minima » et qui occupe désormais le devant de la scène en psychiatrie infantile. Il arrive qu’on lui donne une réponse non spécifique : la prescription de méthylphénidate, Rilatine ou Concerta, par rapport à laquelle nous n’avons pas beaucoup de recul. Cette molécule, qui existe depuis 1954, n’est prescrite à grande échelle que depuis les années 90.

Ce dont on doit se soucier ici, c’est de la santé de nos enfants, de la possibilité de donner un dérivé d’amphétamines à 5 à 10% des 5 à 12 ans (source cipb) (2), susceptibles d’être diagnostiqué TDAH c’est-à-dire de la possibilité d’étendre ce marché pharmaceutique à 74.000 enfants comme on nous l’annonce dans votre article.

Car, oui, en effet, il y a des familles qui souffrent d’un trouble de comportement manifeste d’un de leurs enfants et dont la qualité de vie est nettement améliorée par la prise de médicaments. Si ce n’était pas le cas, il n’y aurait pas de débat.

La diabolisation du traitement médicamenteux que vous dénoncez chez certains intervenants en Santé Mentale est en fait une perplexité prudente et une peur justifiée pour nos enfants. Nous observons tous les jours dans notre pratique les dérives de la surprescription des psychotropes en général, largement confirmées par des statistiques. Ceci pourrait s’étendre également dans l’avenir aux dérivés amphétaminiques.

On peut s’étonner avec David Healy (3) que d’un côté, on utilise des médicaments dérivés d’amphétamines à grande échelle en les considérant sans danger pour nos enfants et de l’autre, quand ils sont en vente illicite, ils sont considérés comme une menace majeure pour la société.

Ce qui serait consternant, c’est que personne ne s’en émeuve. Nous voyons avec toutes ces drogues, que sous la pression conjuguée du marketing pharmaceutique, d’un discours psychiatrique simpliste et des demandes de soulagement de la part des patients, s’instaurent des traitements médicamenteux lourds et de très longue durée .

Il nous paraît important de reprendre les arguments pseudo-scientifiques et les contrevérités avancés dans votre dossier et de les réfuter un à un en citant nos sources.

 

-Une contrevérité : « Le TDAH est une maladie soignée pas des psychotropes ». Rappelons ce que sont les critères diagnostics DSMIV de ce trouble: une liste de comportements dysfonctionnels fréquents chez les enfants. Puisqu’une psychopathologie commune sous-jacente n’est pas attestée, l'utilisation du mot «maladie» n’a pas plus de sens qu’il n’en aurait pour qualifier la délinquance, la timidité ou les mauvais résultats scolaires, par exemple.

L’idée qu’il s’agirait d’un problème de vigilance du centre cérébral de l’éveil insuffisamment activé est une hypothèse non démontrée, basée sur un modèle biomédical contesté.

Rappelons également qu’en psychiatrie, après 30 années de recherches intenses et d’énormes budgets engloutis, l’implication d’un gène ou d’un groupe de gènes n’a jamais pu être démontré pour aucune pathologie et que la présence d’une problématique chez plusieurs membres d’une famille n’implique pas une causalité génétique (6).

Les médicaments cités plus haut ne sont pas en soi un traitement spécifique de trouble décrit, ils ne guérissent pas une pathologie. Le fait que les dérivés d’amphétamines calment certains enfants (même sans trouble du comportement) et en agitent d’autres est un fait connu depuis longtemps. Ils permettent, tout au plus, une suppression des symptômes comme l’impulsivité et l’hyperactivité, une canalisation de l’attention mais créent une dépendance qui rend difficile la limitation du traitement dans le temps.

Il y a une amélioration de l’acceptation sociale de l’enfant mais les bénéfices à long terme en matières d’apprentissage, d’habilités sociales à long terme ne sont pas démontrés.

 

-Les progrès en matière d’imagerie médicale permettraient d’établir une étiologie voire un test diagnostic.

Le Dr Grace E. Jackson (4) dans une revue des apports réels de l’imagerie médicale statique et dynamique en clinique psychiatrique conclut : «  contrairement aux fréquentes assertions paraissant dans de nombreux médias, il n’y a aucune preuve pour l’instant qui permette d’avancer que l’imagerie médicale puisse détecter la présence de pathologie psychiatrique basée sur des anomalies anatomiques ou physiologiques dans le cerveau. Il existe une série de limites pratiques et théoriques à ce que l’imagerie fonctionnelle puisse attester de la présence d’une psychopathologie et il est fortement improbable que cela se produise. » .L’American Psychiatric Association a publié sur son site web, une conclusion allant dans le même sens en 2005.

-Dans une revue systématique, les estimations du nombre d’enfants ayant un TDAH varient de 4,2 à 26 % ! Chez les enfants de 6 à 12 ans, la plupart des estimations se situent entre 5 et 10% (cipb).

La disparité de tels chiffres démontre que la frontière est floue entre un comportement qualifié de pathologique chez certains enfants et le comportement normal.

Comme le souligne le Dr Dirk Van Duppen (5) dans « La guerre du médicament », nous risquons d’assister, en marge des situations sévères où un traitement se justifie, à une médicalisation de la vie quotidienne. L’accusation pourrait bientôt être portée sur les parents qui refuseraient de mettre leurs enfants turbulents sous médication.

 

-Le coût pour la société :

Évaluation rapide : au prix de 50 à 62 euro la boîte, par mois et, par enfant, cela fait pour une année entre 7.200.000 à 53.280.000 euros si on atteint les 74.000 enfants prédits. Vu l’ampleur du marché, on imagine aisément la pression énorme du marketing pharmaceutique sur les médecins mais également directement vis-à-vis du public par des campagnes d’informations qui se veulent objectives dans la presse, à la télévision et par le soutien financier direct d’associations de patients. Les médecins  sont confrontés à des demandes de patients ou de leurs proches influencés par ces arguments de marketing direct. Le diagnostic de TDAH risque d’être soutenu par des raisons à caractère principalement économique et non pas orienté vers le bénéfice réel de l’enfant/patient.

 

- L’efficacité de la prise en charge par thérapie comportementale intensive serait établie.

Les études randomisées ne montrent pas d’avantage des thérapies comportementales par rapport à une absence de traitement psychosocial ou aux prestations de soins habituelles (source Cipb) (2).

Nous, le groupe PoPP(1) rappelons ici comme dans notre Manifeste nos inquiétudes quant à l’appauvrissement du diagnostic en psychiatrie quand il se base uniquement, comme c’est de plus en plus souvent le cas, sur des critères diagnostics et qu’il ne tient pas compte de l’histoire particulière du sujet, de toutes les dimensions de son contexte psychosocial et de son environnement.

C’est bien en tenant compte de toutes ces informations qu’il s’agit d’organiser une réponse à la problématique individuelle et familiale.

 

 

Nous espérons par ces différents arguments faire percevoir la complexité du problème et l’extrême attention qu’il faudra porter dans les temps qui viennent aux dérives que pourraient susciter les conflits d’intérêt de grande envergure que soulève cette question. Il ne s’agit pas de mettre en avant une modalité thérapeutique mais de dénoncer une logique réductionniste qui voudrait calquer la compréhension de ce TDAH sur un modèle biomédical simpliste avec comme corollaire le traitement médicamenteux comme allant de soi.

Monique Debauche

 

 

(1) groupe PoPP : groupe de Psychiatres, orientés par la Psychanalyse et la Psychodynamique. Le manifeste peut être obtenu sur simple demande : groupepopp2004@yahoo.fr

(2) Cipb : centre d’information pharmaceutique belge (indépendant de l’information des firmes pharmaceutiques) ; fiche de transparence : prise en charge de l’ADHD (TDAH en anglais). Décembre 2005.  http://www.cbip.be

(3)David Healy,MD : « Psychiatric drugs explained » fourth edition 2005. Elsevier Churchill Livingstone.

(4)Grace E.Jackson, MD : A Curious Consensus : « Brain Scans Prove Disease ». Article aimablement mis à notre disposition avant parution dans le courant de ce mois.

(5)Dr Dirk Van Duppen. « La guerre des médicaments » 2005.Edition Aden.

(6)Colin A.Ross and Alvin Pam : « Pseudoscience in biolological psychiatry »

 Blaming The Body.1995.

 

Autres sites à consulter :

http://www.giulemanidaibambini.org/consensus/consensus_fr.htmlils