A la demande d’ALTO
(Alternatives aux Toxicomanies) au sein de la SSMG (Société Scientifique de
Médecine Générale), nous publions la lettre qui suit. Elle a été adressée à la firme
Schering Plough Belgique suite à des affirmations inexactes et à des manipulations
de données dans un document de présentation du Suboxon® commercialisé par cette
firme.
La suite –
réaction de la firme Schering Plough et réponse d’ALTO - se trouve intégralement
sur le site du GRAS.
Au lecteur de
décider où sont les manipulations et qui sont les manipulateurs …
LLG n° 60, décembre 2008

(Alternatives aux toxicomanies)
Réseau de médecins généralistes au sein de
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A l'attention du directeur de Schering Plough Belgique
A l'attention du médecin directeur
Bruxelles,
le 12 octobre 2008
Monsieur le
directeur,
Cher confrère,
Votre
dernier produit pour le traitement de la dépendance aux opiacés, le Suboxone®,
nous a bien été présenté récemment par vos délégués. Ils utilisent pour cela un
document de présentation « Pour le traitement de la dépendance aux opiacés,
treat the condition, transform the life »
Il
y est fait notamment référence comme support scientifique à deux études
récentes : Doran CM « Buprenorphine, buprenorphine/naloxone and methadone
maintenance : a cost effectiveness analysis » Expert Rev Pharmacoeconomics
Outcomes Res. 2005; 5:583-591 et
Kakko J,
Grönnbladh L, Svanborg KD, et al « A stepped care strategy using
buprenorphine and methadone versus conventional methadone maintenance in heroin
dependence : a randomized controlled trial », Am.J.Psychiatry
2007;164:1-7.
Nous avons été interpellés par le
titre de la page 5 « Le Suboxone est une alternative
efficace à la Méthadone » car à notre connaissance aucune étude
comparant directement ces deux médicaments n’a encore été publiée à ce jour.
Il
est d’abord fait état d’une réduction similaire de l’usage des opiacés sous les
deux traitements, attestée par un nombre comparable de jours d’abstinence. « Nombre
similaire de jours par mois sans héroine, après 6 mois de traitement :
Suboxone 25,25 (n = 68) vs Méthadone 22,57 (n = 69) »
La réalité est différente : il ne s’agit pas du
Suboxone mais de la buprénorphine, et il s’agit de 16 et non 68 patients.
L’étude de Doran citée en référence est une analyse
pharmaco-économique où l’auteur fait des simulations de coûts de traitement en
se basant sur les données issues d’une étude précédente [1] qui
est elle-même une extension (« pharmacoeconomical sister paper »)
d’une étude clinique réalisée par Mattick [2].
L’étude originale de Mattick, réanalysée par Doran en 2003,
donnait les résultats suivants : dans le groupe méthadone (n = 205) le
taux de rétention à 6 mois était de 34 % (n = 69) et ces 69 patients avaient en
moyenne 22,57 jours sans héroine le dernier mois ; dans le groupe buprénorphine
(n = 200) le taux de rétention à 6 mois était de 30 % (n = 59) et ces 59
patients avaient en moyenne 21,88 jours sans héroine le dernier mois
La suite relève de la micro-chirurgie
statistique.
Dans sa publication de 2005 Doran a extrait a posteriori,
parmi les 59 patients du groupe buprénorphine, un sous-groupe de 16 patients
ayant terminé l’étude avec une dose de buprénorphine supérieure à 16 mg. Ces
patients avaient en moyenne 25,25 jours sans héroïne le dernier mois.
Considérant sur base des données de la littérature que cette dose était plus
efficace, il a présumé qu’elle était aussi efficace que la méthadone et a
construit un groupe fictif de 200 patients « haute dose de
buprénorphine » en lui appliquant le taux de rétention observé dans le
groupe méthadone (34 %), aboutissant ainsi à 68 patients présentant une moyenne
de 25,25 jours sans héroine le dernier mois (ce sont là les chiffres repris
dans la publicité). Ce n’est pas tout : considérant ensuite sur base d’une
autre étude que l’efficacité de la buprénorphine / naloxone était
similaire à celle de la buprénorphine seule, il a tout simplement extrapolé ses
résultats au Suboxone. Il faut reconnaître à la décharge de l’auteur que tout
cela a été fait non pas pour démontrer une efficacité clinique similaire du
Suboxone et de la méthadone (comme votre firme veut bien le présenter) mais pour fournir des estimations
de coûts de traitement sur base de modélisations.
L’efficacité similaire du Suboxone et
de la méthadone est ensuite attestée sur base de données provenant de l’étude
de Kakko : « Proportion d’échantillons d’urine négative ~ 80 % dans les deux groupes » et « Taux de rétention à 6 mois :
Suboxone 77 % (n=48) vs Méthadone 79 % (n=48) », graphiques à
l’appui.
Vous attribuez au Suboxone des résultats qui ne le sont pas
dans l’étude de Kakko, où on n’a pas comparé deux produits mais deux
stratégies : dans un premier groupe « stepped treatment » (n =
48) les patients débutaient le traitement sous buprénorphine-naloxone à dose
flexible et switchaient vers la méthadone si 32 mg de buprénorphine ne
suffisaient pas à les stabiliser. Dans le groupe contrôle (n = 48) les patients
étaient sous traitement conventionnel (méthadone à dose flexible). Après 6 mois
de traitement, dans le groupe « stepped treatment » (soi-disant
« Suboxone »), plus de la moitié des patients étaient passés sous
méthadone (20 des 37 patients ayant terminé l’étude)! Vous n’avez pas hésité à modifier les graphiques
de la publication de Kakko en remplaçant en légende « stepped
treatment » par « suboxone treatment ».
Etait-il vraiment nécessaire de
modifier les légendes et graphiques d'études correctement menées pour informer
les médecins?
Dans le cas présent votre firme va
« un pont trop loin » : il s’agit d’information scientifiquement
inexacte et de manipulation de données. Il est regrettable que vous vous
discréditiez ainsi pour vos futures présentations de ce nouveau médicament qui
par ailleurs a peut-être un intérêt potentiel dans la prise en charge des
usagers de drogues.
En tant que médecins, nous ne pouvons
accepter cet état de chose. Nous vous demandons de retirer ce document de votre
contenu promotionnel et d’adresser un courrier rectificatif aux médecins
auxquels vous l’avez déjà fait parvenir.
Dr Michel Méganck Dr
Président du
Comité Directeur de la SSMG Président
du Réseau Alto-SSMG
Copie de ce courrier est adressé à
SSMG Rue de Suisse, 8 – B- 1060 Bruxelles Avec le soutien de la
Région wallonne ![]()
Tél. 02.533.09.80 -Fax : 02.533.09.90
E-mail :
ssmg@ssmg.be
1Doran CM,
Shanahan M, Mattick RP et al. Buprenorphine versus methadone maintenance : a
cost-effectiveness analysis. Drug
Alcohol Depend. 2003; 71:295-302.
² Mattick RP, Ali R, White J et al.
Buprenorphine versus methadone maintenance treatment : a randomized double-blind
trial with 405 opioid dependant patients. Addiction. 2003; 98:441-52.