Le trouble bipolaire : une nouvelle manieLLG 59, septembre 2008

1. Frénésie et stupeur

Un des arguments sur lequel repose la légitimation de la catégorie des troubles bipolaires telle qu’elle est décrite actuellement est que ce trouble est décrit depuis des millénaires et se retrouverait dans un continuum historique depuis les descriptions de cas dans la Grèce antique, notamment dans les écrits hippocratiques et par extension des diagnostics rétrospectifs pourraient soi-disant être posés chez des personnages célèbres à toutes les époques de l’Antiquité jusqu’à nos jours.                                                                                       A y regarder de plus près, ce qu’Hippocrate appelait manie ou frénésie regroupe une série de cas variés qu’en des termes actuels nous qualifierions d’états confusionnels ou delirium de diverses origines, infectieuses, traumatiques ou toxiques.

2. Comprendre le cerveau

En réalité, l’histoire moderne de ce trouble s’inscrit dans une évolution progressive qui débute par les premiers pas de la compréhension du rôle du cerveau par Thomas Willis en Angleterre et les premières tentatives de classifications des maladies en entités distinctes par Sydenham au 17ème siècle.                                                                                                              Ensuite, vu la rareté relative de ce diagnostic dans la population générale, pour qu’il puisse être perçu et dénommé, il fallut d’abord une taille de population suffisante et au sein de celle-ci, un regroupement des cas pathologiques tel qu’il s’est organisé au milieu du 19ème siècle avec la promulgation de lois dans différents pays visant à organiser les asiles d’aliénés et à  confier ceux-ci à la médecine.                                                                                            Un autre aspect qui a favorisé l’intérêt pour la description des maladies mentales est la question de la responsabilité légale des malades mentaux.                                                           C’est cette évolution qui a permis la première description en 1854, à Paris, d’une maladie rare, par Falret et Baillarger, la folie circulaire ou folie à double forme.

3. La folie circulaire

A la fin du 19ème siècle, Karl Kahlbaum décrivit différentes entités cliniques, parmi lesquelles, la catatonie qu’il voit comme un type de trouble bipolaire, la dysthymie et la cyclothymie.                                                                                                                           Emile Kraepelin va, de son côté, étudier l’influence de différentes drogues sur ces états et inventer le terme pharmacopsychologie. C’est lui qui dans son traité de 1899 parlera de la folie maniaco-dépressive en la distinguant comme une forme particulière de la démence précoce (dementia praecox, actuelle schizophrénie). Kalhbaum a été oublié et Kraepelin est tenu pour seul responsable de la segmentation de la souffrance psychique en entités cliniques distinctes traitées par des produits spécifiques. Ce qui reste à la base de la psychiatrie contemporaine.

4. La pierre de la folie

Le lithium a eu une influence déterminante sur l’histoire du trouble bipolaire. Cet élément fut d’abord isolé à partir de la pétalite, un cristal découvert sur les côtes de la Suède. Il fut d’abord utilisé dans la goutte et le rhumatisme vu sa capacité à dissoudre les cristaux d’urate. Les patients traités de cette façon faisaient état d’un certain sentiment de bien-être. Ce qui fut interprété comme un effet sur la morosité et l’irascibilité lié à un excès d’acide urique préfigurant une crise de goutte.

Le lithium, toujours sur base de son effet sur l’acide urique, fut utilisé ensuite comme sédatif ou pour des cas de dépression par les aliénistes à la fin du 19ème à New York comme à Paris où le carbonate de lithium fut proposé pour éviter la récurrence de ces symptômes. Il tomba ensuite en désuétude pour une longue période quand l’hypothèse d’un trouble de l’acide urique pour expliquer l’étiologie des troubles mentaux fut abandonnée. On le retira alors de la pharmacopée en raison de sa toxicité.                                                                                      Le nouveau credo au début du 20ème siècle était de trouver un traitement spécifique pour chaque maladie. La bactériologie ayant ouvert la voie, on vit apparaître à la suite des antibiotiques dans les années 30 et 40, les diurétiques, les antihypertenseurs, les hypoglycémiants qui permettaient de sauver des vies et modifiaient radicalement la pratique de la médecine. Vinrent ensuite les neuroleptiques et les antidépresseurs qui furent englobés dans cette pharmacologie triomphante. Nul ne pouvait douter que leurs mécanismes d’action seraient rapidement élucidés et tout aussi spécifiques que pour les médicaments précités.      La réintroduction du lithium pour le traitement de la manie dans les années 60 est le fruit du travail de différents chercheurs dont John Cade et à sa suite Mogens Schou qui proposa également ce traitement dans les dépressions majeures récurrentes en utilisant le terme “normalisateur de l’humeur”.                                                                                   Lorsque le lithium fut remis sur le marché en 1970, la question de poser le bon diagnostic devint cruciale. Si auparavant, les neuroleptiques pouvaient traiter à la fois la schizophrénie, la manie et la dépression, la distinction entre ces entités ne présentait pas beaucoup d’intérêt. Les Etats-Unis étaient à ce moment l’endroit au monde où l’on diagnostiquait le plus de schizophrénies. Mais si on voulait s’en tenir à l’hypothèse d’une action spécifique du lithium sur la maladie maniaco-dépressive, il devenait impératif de poser le bon diagnostic. Voilà une des raisons qui poussa à l’élaboration du DSM III et à la distinction entre dépressions unipolaires et bipolaires puis entre trouble bipolaire I (avec manie) ou II (avec hypomanie).  Michaël Sheperd fut l’initiateur de l’épidémiologie psychiatrique. Depuis, celle-ci, par l’utilisation de critères de plus en plus vagues, a amené certains spécialistes à prétendre que la moitié des américains souffre d’une pathologie mentale à un moment de leur vie. Et si ils sont malades et que le traitement fonctionne comme le montrent les études randomisées, alors les personnes à risques devraient être détectées et traitées et ce dès leur plus jeune âge afin d’éviter dans le futur des comorbidités telles que l’alcoolisme, la toxicomanie, le suicide, l’absentéisme, ... Rappelons qu’en réalité, en psychiatrie, la seule chose que permet une étude clinique randomisée, c’est d’exclure un traitement dangereux ou inefficace. Un traitement réellement efficace n’a pas besoin d’être testé sur des milliers de gens. Son action peut être décrite par quelques vignettes cliniques ou sur de petits groupes de sujets comme ce fut le cas pour la chlorpromazine. Mais dire qu’un médicament n’est pas totalement sans effet ne dit toujours rien sur l’effet qu’il produit et sur l’ampleur de cette efficacité.

5. L’éclipse du trouble maniaco-dépressif

L’investigation de l’hypothèse cathécholaminergique proposée dès 1965 nécessita une meilleure délimitation des troubles mentaux, la définition de critères statistiques opérationnels. Une distinction fut établie entre le trouble bipolaire de type 1 (phase dépressive et maniaque) et le trouble bipolaire de type 2 (phase dépressive et hypomaniaque) reprise pour la première fois dans le DSM III en 1980 dans la catégorie des troubles de l’humeur et non plus dans celle des psychoses affectives. Le deuxième groupe évolua vers un concept incluant les troubles de personnalités borderline, les consommations de toxiques ou les patients qu’on classait auparavant dans les dépressions névrotiques. Le DSM III institue le trouble bipolaire non spécifié qui permet d’inclure tout ce qui ressemble de près ou de loin à une bipolarité. Nous voyons là se mettre  en place les conditions qui vont permettre de diagnostiquer un grand nombre de patients comme bipolaires. En dehors de cette classification, certains s’emploient maintenant à définir des troubles bipolaires II 1/2, bipolaire III, bipolaire III 1/2, bipolaire IV, bipolaire V et bipolaire VI. D’autres se réfèrent à un spectre de troubles bipolaires et même à un spectre de troubles bipolaires mineurs allant jusqu’à considérer que tous les problèmes lié à la personnalité pourraient être lié à une instabilité affective de type bipolaire et devraient être traités vigoureusement comme un trouble bipolaire classique.          Suite à cette extension du diagnostic de bipolarité, le nombre de diagnostics de maladie maniaco-dépressive puis de trouble bipolaire a fortement augmenté. Alors que de 1860 à 1960, la prévalence de maladie maniaco-dépressive de forme bipolaire qui avait nécessité une hospitalisation pour un épisode de manie s’est maintenue à 0,1% de la population, elle a grimpé a 1% en 1985 avec l’introduction du lithium. En 1998,  5% de la population des U.S.A était considérée comme souffrant d’un trouble bipolaire, tous types confondus.                          Cette augmentation inexplicable est une illustration du point de rupture entre les contingences  commerciales et la réflexion scientifique en médecine. Ce qui favorise les premières produit une dégradation de la seconde.                                                                                                  Le trouble bipolaire est devenu une trouble à la mode que l'on s’ingénie à diagnostiquer à posteriori chez un grand nombre de gens illustres et qui véhicule une image relativement positive à l’inverse de la stigmatisante schizophrénie. En 2000, le terme maniaco-dépression a complètement disparu laissant la place au diagnostic unique de trouble bipolaire et ce en grande partie suite au développement à la commercialisation des “nouveaux stabilisateurs de l’humeur” dans les années 90.                                                                                        Une étrange amnésie frappe le monde de la psychiatrie. Une propagande bien menée a eu pour effet que le terme “trouble bipolaire” semble désormais avoir toujours existé et désignerait une pathologie déjà bien connue des médecins depuis la Grèce Antique.     D’autres pathologies, par contre, dans le même mouvement, ont disparu comme l’hystérie, n’ont pas capté l’attention comme la psychose cycloïde, n’ont pas gagné le statut d’un syndrome à part entière comme la catatonie ou encore semblent avoir complètement disparu sans que l’on ne sache pourquoi comme la psychose du post-partum. Ceci est dû, en grande partie,  au fait que ce qui permet de nos jours de définir un syndrome psychiatrique n’est plus lié ni à son étiologie, ni à sa réponse à une substance mais à sa capacité à être commercialisable.                                                                                                                            Une autre question se pose: “faut-il soigner des syndrome ou des prédispositions” ? Kraepelin cherchait-il l’étiologie de ces prédispositions plutôt que celle des syndromes pensant que c’était sur ce point là qu’il fallait axer le traitement ?                                                            Il semble aujourd’hui qu’il n’y ait aucune garantie qu’il puisse exister des étiologies distinctes pour les divers psychosyndromes ou autrement dit que des étiquettes diagnostiques différentes requièreraient des traitements spécifiques à l’instar de la bactériologie où le même traitement peut soigner une grande variété de maladies infectieuses.                                                         Les recherches actuelles suggèrent qu’un même facteur génétique pourrait induire une prédisposition à différents troubles psychiatriques contrairement à l’idée prévalente qu’il serait lié spécifiquement à l’apparition d’une maladie maniaco-dépressive ou d’une schizophrénie.                                                                                                Actuellement, les traitements en médecine générale s’adressent souvent directement aux symptômes plutôt qu’à la maladie sous-jacente. Le but recherché est souvent d’obtenir une restauration fonctionnelle plutôt que de guérir une pathologie.                                                  Un dernier point à mentionner est qu’avec l’arrivée des RCT, la recherche clinique ne s’est plus employée à rechercher des groupes de patients atteints d’un syndrome particulier répondant préférentiellement à un traitement mais à prouver que des médicaments fonctionnent sur un large spectre de troubles psychotiques ou de l’humeur. Personne par exemple n’a prêté attention à une étude réalisée par Fish dans les années 70 montrant de grandes disparités dans la réponse aux antipsychotiques dans différents sous-groupes et particulièrement la quasi absence (1%) de réponse des patients catatoniques.              Pourquoi se compliquer la vie à faire de fines distinctions cliniques réellement utiles quand les techniques statistiques, en établissant une légère différence avec l’effet du placebo, permettent d’obtenir la mise sur le marché d’un médicament qui, paré d’un néolangage issu des neurosciences, va pouvoir être commercialisé pour un très vaste public cible souffrant de pathologies confondues.

6. La raison commerciale aux USA

C’est en 1985, qu’est mentionné pour la première fois le terme “stabilisateur de l’humeur” dans un article psychiatrique. Mais c’était pour décrire l’effet potentiel d’une combinaison d’oestrogène et de progestérone. Il continue à apparaître sporadiquement jusqu’en 1995 où son usage affiche une progression exponentielle. En 2001, il était repris dans plus de 100 articles bien qu’en fait personne ne semblait réellement pouvoir dire ce qu’il signifiait exactement, toute la communauté scientifique semblant considérer que cela allait de soi. Ces médicaments devaient être donnés en remplacement des autres psychotropes aux patients bipolaires.                                                                                                                                    La compréhension de ce phénomène illustre comment l’enchevêtrement de la science et du commerce peut redessiner le champ de la psychiatrie, comment les méthodes de recherches cliniques basées auparavant sur la spécificité des individus  ont été déformées au point de considérer que la subjectivité des patients peut aller à l’encontre des intérêts commerciaux. Nous entrons avec cette histoire dans une période où les essais cliniques exigés par les organes de régulation, initialement pour protéger les patients, ne remplissent plus leur rôle et au contraire servent les intérêts des firmes contre celui des patients. Nous sommes face à une nouvelle forme de dispersion ou de contagion des maladies menant à des épidémies de grande ampleur dont les vecteurs sont la publicité directe au consommateur et internet.                               Le valproate de sodium fut synthétisé à partir de 1962 et testé chez des patients épileptiques en 1964. Ce médicament semblait avoir en plus des effets neurologiques de prévention des crises d’épilepsie, une action psychotropique. Les patients décrivaient qu’ils se sentaient plus eux-mêmes, avec une moindre viscosité mentale et une amélioration de l’humeur allant même jusqu’à une douce euphorie. L’épilepsie était jusque là perçue comme une pathologie qui induisait un trouble de la personnalité avec une tendance à la manipulation, à entrer en relation sur un mode adhésif ou visqueux. Ce nouveau médicament semblait avoir un effet positif sur la personnalité et a permis au patient épileptique d’éviter les hospitalisations psychiatriques.                                                                                                                   Il fut ensuite testé avec des résultats positifs chez des patients en phase maniaque et dans la prévention d’épisodes maniaco-dépressifs.                                                                              La firme Abbot mit au point un nouveau composé, le semi sodium valproate, qui bien que fort peu différent du premier obtint un brevet et fut testé pour le traitement de la manie. Ce nouveau médicament nouvellement breveté et donc très onéreux fut alors utilisé alors qu’il ne présentait pas de réel avantage sur la valproate de sodium.                                                                Au même moment, la carbamazépine fut mise au point au Japon et utilisé dans la même indication. Son action psychotropique permet un contrôle de l’impulsivité.                      Ces médicaments introduisaient un nouveau concept. Ils semblaient agir en renforçant la personnalité. Mais les firmes ne peuvent faire enregistrer un médicament que dans le cadre du traitement d’une maladie. Il fallut alors assimiler un déficit fonctionnel à une maladie (comme ce fut les cas pour le viagra et le dysfonctionnement érectile). C’est dans cette perspective que la notion de “stabilisateur de l’humeur” fut largement utilisée comme slogan publicitaire par la firme Abbot pour commercialiser le valproate en 1995.

L’hypothèse selon laquelle l’épilepsie et le trouble bipolaire reposaient sur un même dysfonctionnement, la surexcitabilité neuronale, lança la vogue ou la manie de l’utilisation des anticonvulsivants dans les états maniaques et dans la prévention des rechutes de la maladie maniaco-dépressive.                                                                                             La faiblesse de cette hypothèse est rapidement devenue évidente et en réalité, les anticonvulsivants tels que la vigabatrine, la tiagabine ou le topimarate n’ont pas d’intérêt pour les patients souffrant de trouble de l’humeur. En dehors du valproate et de la carbamazépine, le seul anticonvulsivant qui a une certaine utilité est la lamotrigine mais dans l’indication de la dépression majeure récurrente et pas dans celle de la maniaco-dépression.                     Mais depuis le milieu des années 90, la psychiatrie aux USA est un nouveau monde dans lequel peu de gens s’intéressent encore à l’observation clinique ou à ce que disent les patients. Si un essai clinique de grande ampleur a montré que le médicament “fonctionne”, ce résultat est plus convainquant que tout le reste même si l’étude est basée sur une hypothèse dont la validité est d’une nullité avérée. Et plus personne ne se soucie de savoir qui produit les recherches et qui écrit les articles scientifiques. Les départements de marketing des firmes pharmaceutiques produisent le matériel et les leaders d’opinion y accolent leurs noms. Plus aucun scientifique ne peut prétendre être directement impliqué dans une découverte.        Les patients se voient de plus en plus souvent prescrire des cocktails médicamenteux de médicaments qui “fonctionnent”, ce qui veut juste dire qu’ils ne sont pas dénués d’effets mais qu’on ne sait pas exactement ce qu’ils sont. S’ils étaient aussi efficaces qu’on le prétend pourquoi donc faudrait-il en donner plusieurs en même temps ?                                                     Le concept de stabilisateur de l’humeur connaît actuellement un succès époustouflant. Il suggère une action prophylactique sans avoir à la démontrer. Un argument de vente très puissant (bien qu’il soit démontré qu’il est faux) est que chaque nouvel épisode aggraverait la pathologie et rapprocherait le suivant.                                                                          Depuis la mise sur le marché de ces médicaments, le diagnostic de trouble bipolaire a lui même été promotionné (disease mongering) auprès des médecins, par une publicité directe auprès du consommateur, par la création de site web, de groupe de patients et s’est répandu très rapidement balayant les autres diagnostics.                                                                        Aux USA, des magazines ont été crées, on voit se multiplier les symposiums sur le sujet comme si nous étions face à une nouvelle épidémie.                                                  Depuis 1995, les antipsychotiques de la nouvelle génération ont également été promotionnés agressivement selon le même schéma. D’abord obtenir une autorisation de mise sur le marché avec une indication pour le traitement de la manie et ensuite produire des essais cliniques et des articles scientifiques attestant de leur efficacité pour éviter la récurrence de nouveaux épisodes. Aucun argument scientifique ne peut soutenir cette affirmation et elle ne repose sur aucune hypothèse de départ valable.  A l’inverse, une lecture attentive des données de l’étude réalisée par Lilly pour le Zyprexa permet en réalité de mettre clairement en évidence la dépendance à ce type de médicament et le syndrome de sevrage lié à son interruption.                Un des outils de promotion est le “journal de bord des humeurs” (mood diary), un petit cahier qui permet de mesurer et de noter son humeur au jour le jour et d’heure en heure et qui va inciter toute personne ayant une humeur normalement inconstante à faire son auto diagnostic. Une fois affublé de ce diagnostic, le discours qui entoure cette pathologie va convaincre le patient qu’il est atteint d’une maladie chronique nécessitant un traitement à vie. Ceci est d’autant plus inquiétant qu’à la fois les antiépileptiques et les neuroleptiques ont des effets indésirables (sur le métabolisme et l’augmentation du risque suicidaire notamment) qui réduisent l’espérance de vie de ceux qui les prennent et que le marché s’oriente de plus en plus vers les enfants certains âgés de deux ans à peine avec l’argument fallacieux que plus jeune on diagnostique et on traite, plus l’efficacité du traitement sera grande.

7. La dernière manie

Depuis février 2000 et la parution d’un best seller “l’enfant bipolaire” (“The bipolair child”, 70.000 exemplaires vendus en 6 mois aux USA), une nouvelle manie s’est, en effet, développée, qui consiste à poser ce diagnostic chez des enfants de plus en plus jeune (supplantant le diagnostic de trouble hyperkinétique et/ou déficit de l’attention, TDAH) et de les traiter avec un traitement psychotrope agressif. Le diagnostic pourrait même être posé in utero. Le même attirail promotionnel que pour les adultes à été déployé avec un journal de bord des humeurs spécifiques pour les enfants qui leur permettent de s’auto diagnostiquer. Alors qu’auparavant le diagnostic de maniaco-dépression n’était jamais posé avant la fin de l’adolescence, la prescription de risperdal ou de zyprexa chez des jeunes enfants qualifiés de bipolaires a été multipliée par 5 entre 1996 et 2001, les hospitalisations d’enfants pour cette indications ont été multiplié par 5 entre 1996 et 2004 (fait d’autant plus étranges puisque le traitement médicamenteux est supposé être efficace) et certaines études montrent que le diagnostic est posé 40 fois plus souvent dans une tranche d’âge précoce durant la même période. Aucun des médicaments prescrits n’a reçu d’autorisation spécifique de mise sur le marché dans cette indication.

8. Les ingénieurs des âmes humaines

Tenter de nommer un trouble du comportement, un type de tempérament, un désordre des passions et éventuellement chercher une maladie sous jacente ne date pas d’hier. Il y a une constante pression vers la recherche d’une causalité pathologique à tout phénomène inhabituel. Cette question prend une tournure particulière dans le domaine de la santé mentale puisque les limites entre le normal et le pathologique sont floues. Même si les maladies mentales sont bien réelles, tenter d’abstraire une entité pathologique pure s’apparente à une fiction.                                                                                                                                  Une série de facteurs influence cet exercice et notamment des considérations médicolégales. Actuellement l’industrialisation de la médecine est devenu un facteur prédominant dans ce domaine alors qu’il n’est sans doute pas compatible avec la logique du soin. Cette dernière s’apparente en effet plus à un accompagnement bricolé dans le long terme qu’à un produit clairement délimité et commercialisable.

9. La recherche des besoins non encore comblés ou la construction du marché psychiatrique.

Les premiers départements de marketing des firmes pharmaceutiques sont apparus dans les années 20. Leur rôle est, comme dans tous les autres secteurs du marché, d’établir quels sont les besoins potentiels des consommateurs au delà de leur besoin de base. Cet exercice nécessite d’opérer une segmentation du marché pour identifier des publics cibles particuliers (ex: la ménagère de moins de 50 ans). La multiplication du nombre de troubles dans les systèmes de classification du DSM est un bon support à cette segmentation. Donner un emballage scientifique à un nouveau produit et créer le besoin dans un public cible est assez simple. La communauté psychiatrique participe volontiers à cette manœuvre et en tire un certain prestige. D’autres produits sans intérêts réels continueront à être mis sur le marché pour d’autres pseudo maladies à la mode.                                                                         Jusqu’à il y a peu, la vente de psychotropes aux USA reposait sur le concept d’une amélioration de la qualité de vie, un renforcement de la personne, là où en Europe, il était en priorité question de traiter une maladie mais avec la globalisation du marché, les différences entre les USA et l’Europe commencent à s’estomper.                                                         Il ne faudra donc pas attendre longtemps pour que cette mode du trouble bipolaire apparue aux USA ne se répande dans le reste du monde. En 2006, des règles de bonnes pratiques ont été édictées au Royaume-Uni concernant le trouble bipolaire chez les adultes et chez l’enfant par un organisme de régulation apparemment indépendant.

Sommes-nous prêts à résister à ce raz de marée ?

Dr Monique Debauche

Références :

Healy.D., Mania, a short history of  Bipolar Disorder.The Johns Hopkins University Press, Baltimore. 2008