Contumace
“What is the purpose of publications?…[The] purpose of data is to support, directly or indirectly, the marketing of our product.” (1)
Fantômes
Les auteurs fantômes (ghost writers), ceux dont le nom n’apparaît pas parmi la liste des chercheurs qui ont obtenu la publication de leurs travaux, ont été plus d’une fois épinglés dans la Lettre du GRAS. Nous avons déjà souligné les problèmes posés par cette manœuvre à laquelle se prêtent certains académiques qui, finalement, acceptent de signer une recherche qu’ils n’ont pas faite et un document qu’ils n’ont pas rédigé. Nous n’avions visiblement pas assez souligné l’ampleur du problème, qui est à l’image de l’iceberg : la partie visible n’est apparue qu’à l’occasion de certains procès (voir le texte de David Healy dans la précédente Lettre). Certains auteurs n’hésitent plus à parler de « Ghost management » de la littérature médicale (2). Des organisations bien structurées offrent leurs services à l’industrie pharmaceutique pour réaliser des études en des temps records, ce dont les structures académiques ne sont que rarement capables, pour des raisons d’organisation comme de financement.
Commercialisation
Un récent article de perspectives (3) dans le New England of Medicine donne la mesure de l’iceberg. Les sociétés qui élaborent ces études sont nommées CRO pour Contract Research Organizations. Elles ont une association, « Association of Clinical Research Organizations » qui pourrait compter plus de 1.000 membres. Les revenus globaux de ces CRO sont estimés à 7 milliards de dollars en 2001 et à 17,8 milliards de dollars en 2007, les sociétés les plus importantes dépassant le milliard de revenus annuels. Elles seraient responsables de 64% des essais cliniques de phase 1 à 3 en 2003, pour 28% en 1993. Cette commercialisation des études cliniques a de quoi inquiéter les praticiens, comme les patients : la formation des chercheurs ne semble pas toujours suffisante, le renouvellement des chercheurs étant aussi parfois de 100% au cours d’une même étude. Une enquête consécutive aux accidents graves survenus lors d’une étude menée par la CRO Parexel avec des volontaires traités par un anticorps monoclonal au Royaume-Uni, accidents qui ont fait grand bruit dans les media, a montré cette inexpérience des chercheurs. La commission d’enquête a cependant conclu que ces déficiences n’étaient très probablement pas responsables des événements fâcheux. Dans une autre étude menée par un CRO pour l’évaluation de la télithromycine, un des centres participant à l’étude a manifestement fraudé sur les résultats concernant la toxicité hépatique. La firme Sanofi-Aventis, au courant de cette fraude, n’a pas corrigé les résultats en conséquence avant de soumettre les résultats des études à la FDA pour l’enregistrement du médicament, en affirmant ensuite ne pas avoir été mise au courant de la fraude.
Marketing
Cette organisation de la recherche scientifique peut diluer ou faire disparaître les responsabilités avec condamnation par contumace… dont les patients font les frais. Le but de tout ce processus est bien de fournir au plus vite des résultats d’étude avec des « hard deliverables ». Les études seront donc fréquemment réalisées en Europe de l’Est, Russie, Inde ou Asie, ou avec des patients en manque d’argent, immigrés aux Etats-Unis. Le but final, comme souligné dans le sous-titre, est de soutenir le marketing, pas de faire avancer la médecine en tentant de répondre à d’importantes questions, quitte aussi à ne pas donner une information correcte, complète, aux cliniciens.
Prise de conscience
Les futurs cliniciens réalisent parfois, au terme d’une enquête réalisée dans le cadre de leurs cours, à quel point l’influence des multinationales du médicament est importante (voir article « Qui parle aux étudiants en médecine des firmes pharmaceutiques ? »). Cette prise de conscience débouchera-t-elle sur un changement d’attitude de ces futurs precripteurs comme de celle de leurs formateurs ? L’influence des firmes est grande, au sein de l’université comme en dehors de celle-ci , parfois sournoise aussi quand les conflits d’intérêt sont cachés (voir article « Les conflits d’intérêt »). Une autre approche de l’industrie du médicament est celle, directe, des patients, sous le prétexte d’améliorer leur observance : la mauvaise observance fréquente des traitements médicamenteux dans les maladies chroniques représente, en effet, une perte financière conséquente pour les fabricants qui tentent donc de convaincre les patients ou les associations de patients de mieux dépister les maladies pour prendre plus tôt (et plus longtemps) un médicament… dont l’efficacité est marginale. Une autre stratégie utilisée est la création de maladie (disease mongering) à laquelle correspond, en doutiez-vous, un médicament approprié. Vous (re)découvrirez toutes ces informations au fil des Actions que le GRAS vous propose en cette fin d’année que nous vous souhaitons sereine.
Pierre Chevalier
Références :
1. Moffatt
B, Elliott C (2007) Ghost marketing: Pharmaceutical companies and ghostwritten journal
articles. Perspect Biol Med 2007;50:18-31.
2. Sismondo
S. Ghost management: how much of the
medical literature is shaped behind the scenes by the pharmaceutical industry? PLoS
Medicine 2007; 4(9) e286:1429-33.
3. Shuchman
M. Commercializing clinical trials – Risks and benefits of he CRO boom. N
Engl J Med 2007;357:1365-8.