Diagnostic de dépression en médecine générale: trop ou trop peu? Sans risque ? LLG n°51, septembre 2006
La prescription d’antidépresseurs serait trop importante
en médecine générale et, dans le même temps, certaines enquêtes en population
générale montreraient une prise en charge insuffisante des patients dépressifs
avec des traitements antidépresseurs. Dans un premier article, nous apportons
quelques éléments au dossier, éléments issus de la littérature récente. Nous
prolongerons ultérieurement cette incitation au débat par une réflexion plus
fondamentale sur la dépression et son diagnostic.
Trop d’antidépresseurs et pas assez de prises en charge
de la dépression ?
Les gestionnaires des systèmes de santé s’interrogent, dans
tous les pays occidentaux, sur les motifs de l’accroissement impressionnant des
prescriptions d’antidépresseurs, particulièrement des nouveaux médicaments
(inhibiteurs sélectifs de la recapture de
Les enquêtes qui ont montré un sous-diagnostic et un sous-traitement de la dépression majeure se sont déroulées auprès de la population générale et non de celle qui consultait la première ligne de soins. Nous pouvons nous interroger sur la qualité de ce type d’enquête, nous demandant aussi qui interroge qui. Davidson et coll avaient analysé ces résultats d’enquête en 1999 déjà (DAVIDSON 1999) et s’étaient interrogés sur les causes possibles de cette observation. Ils faisaient l’hypothèse d’éléments provenant du patient (non identification des plaintes comme étant celles d’une dépression, non observance thérapeutique), liés au médecin (inexpérience dans le domaine de la communication, non prise en compte de la dépression en tant que maladie) ou provoqués par l’organisation des soins de santé (accès limité à des soins adéquats et surtout répétés). Le sous-traitement était, dans les enquêtes, principalement ou uniquement évalué sur la prise d’un antidépresseur et ceci sur une période d’au moins quatre semaines et à dose jugée suffisante (150 mg d’imipramine ou équivalent). Ce critère d’évaluation nous semble très réducteur de la conception d’une dépression et de son traitement (déficit biochimique à corriger par un médicament) et ne correspond pas aux conceptions actuelles généralement admises en psychiatrie.
Ces deux problèmes sont importants au point de vue santé publique. Ils méritent un large débat, non limités aux médecins prescripteurs. Nous n’approfondirons pas ces questions dans le présent article, faisant le choix de nous centrer sur la réalité du terrain en médecine générale.
En médecine générale : trop ou trop peu de
diagnostic de dépression ?
Une étude réalisée aux USA auprès de
médecins généralistes (KLINKMAN 1998) a montré, par référence aux critères du
DSM III, un fréquent sous-diagnostic de la dépression (50 personnes sur 372
testées) mais aussi un surdiagnostic (34 sujets sur les 372). Les auteurs ont
cherché les éléments pouvant influencer ce surdiagnostic : patients
présentant un niveau plus élevé de détresse ou de handicap, anamnèse de
problème de santé mentale et de traitement de celle-ci. Ils ont également mis
en question la validité des critères du DSM III en pratique de médecine
générale.
Ces difficultés de diagnostic des troubles dépressifs en
médecine générale ont également été étudiées par Aragones et coll. en Espagne
(ARAGONES 2004). Dans leur étude, la référence est un critère de dépression
établi par deux enquêteurs sur base d’un dépistage par le Zug’s Self-Rating
Depression Scale (SDS) réalisé par le premier enquêteur avec confirmation par
le deuxième au moyen du Structured Clinical Interview du DSM IV Axe 1 (SCID-I).
Les médecins généralistes avaient détecté 72% des sujets jugés déprimés par ces
tests et 43% de ceux-ci avaient reçu une prescription d’antidépresseurs. Les
personnes non diagnostiquées comme étant dépressives par le médecin généraliste
étaient souvent celles qui présentaient des signes plus légers de dépression et
celles pour lesquelles les bénéfices d’une détection étaient, selon les
auteurs, les moins évidents. D’autres auteurs mentionnent que le diagnostic
n’est parfois pas posé parce que les patients se présentent avec de multiples
plaintes, surtout en cas de malaise chronique, qui « masquent » la
dépression ou que le patient présente de nombreuses plaintes fonctionnelles et
n’envisage pas ou refuse un diagnostic plus psychique (GUIBRANDSEN 1998)
Aragones et coll. viennent de publier une nouvelle étude (ARAGONES 2006)
concernant le surdiagnostic de la dépression en médecine générale en Espagne,
avec un taux important de 26,5% (IC à 95% de 19,0 à 33,9) pour les critères du
DSM IV. Ces auteurs notent comme facteurs indépendants de surdiagnostic
certains scores d’évaluation autres que le DSM IV élevés (SDS précité, Global
Assessment of Functioning score), une anamnèse de dépression ou la présence
d’une anxiété généralisée. Ils concluent que les médecins généralistes ont
considéré comme déprimés des patients ne présentant pas les critères classiques
de dépression mais ayant des antécédents de dépression ou présentant une
détresse psychologique pouvant être prodromale d’un futur trouble dépressif.
Cette dernière partie de leur conclusion ne nous semble guère reposer sur des
preuves…
Critères de diagnostic
Dans les études précitées, certains auteurs ont remis en question l’adéquation des critères du DSM IV pour diagnostiquer la dépression majeure en médecine générale.
Pour rappel ces critères sont
A.
Au moins 5 des symptômes doivent avoir été présents pendant une même
période d’une durée d’au moins deux semaines et avoir représenté un changement
par rapport au fonctionnement antérieur. Au moins un des symptômes est soit (1)
une humeur dépressive soit (2) une perte d’intérêt ou de plaisir.
B.
Les symptômes ne répondent pas aux critères d’un épisode mixte.
C.
Les symptômes induisent une souffrance cliniquement significative ou
une altération du fonctionnement social, professionnel, ou dans d’autres
domaines importants.
D.
Les symptômes ne sont pas imputables aux effets physiologiques d’une
substance ou d’une affection médicale générale.
E.
Les symptômes ne sont pas mieux expliqués par un Deuil normal.
En médecine générale, ce test pourrait être remplacé par deux (DEVINS 1997) ou trois (LOWE 2004) questions :
- « Durant le mois écoulé, avez-vous été préoccupé par votre humeur? »
- « Durant le mois écoulé, avez-vous perdu de l’intérêt ou du plaisir pour vos activités? »
Ces questions ont une sensibilité de 96% et une spécificité de 57% pour les patients déprimés pour qui l’usage de substances nocives a été exclu (LOWE 2004).
Une troisième question: « Désirez-vous être aidé? » , augmente la spécificité sans modifier la sensibilité du test (LOWE 2004). Ces trois questions ont dès lors une sensibilité et une spécificité raisonnable pour détecter la dépression majeure.
D’autres auteurs (GREIVER 2005) proposent un test facile à réaliser en moins de 3 minutes et validé pour le dépistage, le diagnostic, l’évaluation de la réponse thérapeutique et la détermination de la rémission, le PHQ-9 (http://www.depression-primarycare.org/clinicians/toolkits/materials/forms/phq9/questionnaire_sample/ ).
La dépression : même trouble, même évolution en
médecine générale et en psychiatrie ?
Dans une étude réalisée en médecine générale en Hollande sur un suivi d’une cohorte durant 10 ans, sur les 222 patients ayant présenté un épisode dépressif, la majorité ne récidive pas et la durée est en moyenne de 3 mois, avec 34% des patients présentant un épisode limité à moins d’un mois (VAN WEEL 1998). Nous sommes loin des recommandations de traitement d’au moins six mois d’antidépresseurs pour « couvrir » l’évolution naturelle d’une dépression fixée à six mois…
Une synthèse méthodique de la littérature sur l’évolution à long terme de la dépression hors traitement hospitalier (dans la communauté et en première ligne de soins) (VAN WEEL 2000) suggère que le pronostic à long terme de la dépression n’y est pas aussi mauvais qu’en psychiatrie.
Cette constatation de l’évolution généralement spontanément favorable d’un épisode dépressif en médecine générale, conduit certains auteurs à relativiser le risque d’un sous diagnostic en médecine générale (VAN WEEL 2006).
D’autres questions y sont ajoutées par cet auteur :
- pourquoi une prescription aussi large des antidépresseurs alors que leur efficacité est controversée et qu’ils ont des effets indésirables majeurs ?
- pourquoi des traitements dont l’efficacité a été bien prouvée (thérapie par la parole (talking therapy), intervention psychologique courte) ne sont-ils pas davantage utilisés ?
Pierre Chevalier
Références
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depressive disorders in primary car in
Aragones E, Pinol JL, Labad A. The overdiagnosis of depression in
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Davidson J, Meltzer-Brody S. The underrecognition and undertreatment of
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Devins. Two questions were as good as more questions for detecting
depression EBM 1998;3:1 21 (comment on ref J Gen Intern Med 1997;12: 439-52).
Greiver M,
Guibrandsen P, Fugelli P, Hjortdahl P. Psychosocial problems presented
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Klinkman MS, Coyne JC, Gallo S, et al. False positives, false negatives,
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