A Newcastle, en Australie, en avril dernier a eu lieu le
premier colloque international sur le thème du disease mongering (1) .
Ce terme anglais n’a pas de traduction en français. Il
désigne le fait de voir la maladie partout et par conséquent de s’en faire le
porte-parole, le revendeur.
Dans le monde de l’industrie pharmaceutique, c’est la
tendance à faire la promotion d’une « maladie » pour vendre une
molécule.
On peut dire, avec O. Faure (2) , qu’il y a une
demande sociale importante de médicament, remontant au 19e siècle,
qui impose en réponse au médecin de prescrire et par voie de conséquence, qui
incite les fabricants à produire certains médicaments plutôt que d’autres.
La médicalisation de la vie quotidienne et du patient sain était
déjà dénoncée, il y a 30 ans, par I. Illich (3).Une critique de
libertaire qui n’a rien perdu de sa pertinence puisqu’en 1999, il poursuivait : « la
recherche de la santé est devenue le facteur pathogène prédominant » (4).
Nous assistons depuis quelques années à un emballement
préoccupant de ce processus et à la création de toutes pièces par l’industrie
pharmaceutique d’une demande forte liée à de nouveaux diagnostics. La
surconsommation médicamenteuse, induite par ce phénomène de disease mongering, est, de par ses
effets iatrogènes, dommageable pour
Comment fait-t-on le
commerce d’une maladie?
Le principe est d’élargir le plus possible les frontières du
pathologique pour y inclure un maximum de personnes. Soit en transformant un
trouble mineur en maladie, soit en élargissant les critères d’une maladie
existante, soit encore en traitant des facteurs de risques sans qu’en définitive
le pronostic du patient ne soit amélioré.
Les firmes pharmaceutiques lancent des campagnes
d’ « informations » sur des « maladies » qui n’ont pas
pour but de faire de la prévention ou de la promotion de la santé mais bien de
convaincre le public de l’existence d’une nouvelle pathologie, avant de
commercialiser quelque temps plus tard la molécule qui est supposée corriger le
trouble. Quand le médicament est mis sur le marché, les prescripteurs comme les
patients sont déjà en attente de cette « nouvelle solution miracle ».
Différents acteurs de la santé contribuent à ce phénomène,
les firmes pharmaceutiques concernées au premier chef mais aussi des groupes de
médecins ou certaines associations de patients dont les intérêts sont intriqués
avec ceux des premières.
Les exemples sont
nombreux :
Tous les soucis quotidiens sont susceptibles d’ouvrir un
marché et de créer une demande pour un médicament. Par exemple :
1)Des problèmes communs qui deviennent des maladies :
la médicalisation de la ménopause, du syndrome prémenstruel, de la diminution
du désir sexuel chez la femme (female
sexual dysfunction qui toucherait 43% des femmes), le côlon irritable ou le
syndrome des jambes sans repos…
2)Le traitement de facteurs de risque comme étant en
eux-mêmes des maladies : hypercholestérolémie, ostéoporose.
3)Par la standardisation des comportements humains qui
détermine une norme et donc des déviances, le DSMIV dans le domaine de
Comment reconnaître
le disease mongering ?
En général, il s’agira d’un trouble à haute prévalence
facilement reconnaissable par le public et qui touche différents aspects de la
vie (affective, professionnelle…) . Des symptômes qui peuvent être de très
discrets, subclinique (ce qui rend la frontière avec la vie normale floue) à
sévères, voire létaux.
On nous dit que les patients atteints méconnaissent en
général leur pathologie dans un premier temps, ce qui les conduit à être
sous-estimés, sous diagnostiqués et sous-traités.
A cela s’ajoute tout le cadre de recherches entourant la
pathologie vraie dans le discours de la médecine scientifique moderne.
Une recherche historique montre que problème est ancien et
peut déjà se retrouver dans l’Antiquité et chez des personnages illustres de
l’histoire. Il vient d’être mis à jour, mais a en fait toujours été là.
Le cours naturel de la maladie débute très tôt, parfois même
dans l’enfance ou in utero.
L’implication d’une équipe universitaire anglo-saxonne, des
articles dans des revues prestigieuses, des recherches génétiques, une
hypothèse évolutionniste darwinienne, l’étude d’un modèle animal, des
recherches en imagerie médicale, une hypothèse à base de neuroscience, un
marqueur biologique, une échelle et un score diagnostic sont des attributs
souhaitables pour lancer une nouvelle pathologie. Il faut bien souvent être
spécialiste dans le domaine de la maladie concernée pour pouvoir contester la
validité de cet attirail pseudo-scientifique.
La publicité est renforcée par la création d’une association
de patients, d’un site Web destinés à l’ « information » du
public. Et finalement la mise sur le marché d’un médicament efficace, très
coûteux pour
En conclusion :
Le disease mongering
est un problème sérieux puisqu’il détourne les ressources financières utiles
pour des pathologies plus sévères, pour des thérapies non médicamenteuses et
pour la santé des populations défavorisées.
Par définition, la frontière est floue entre la pathologie
vraie et le problème qui nous occupe.
Les différents acteurs de ce système (industries,
associations de patients, associations de médecins, fondation pour la santé)
peuvent être de bonne foi en pensant promouvoir la santé, là où ils encouragent
en fait le disease mongering.
Il est indispensable d’étudier, de surveiller et de faire
connaître le développement de ce phénomène à l’avenir.
Monique Debauche
(1) http://www.diseasemongering.org
(2) O. Faure in Histoire
et Médicament aux 19e et 20e siècles, ouvrage
collectif. Ed. Glyphe, 2006
(3)
(4)« Dans les pays développés, l’obsession de la santé
parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans
un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science, crée sans cesse de
nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l’offre de santé, plus les gens
répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que
le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps
possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l’infini. Ni
vieillesse, ni douleur, ni mort. Oubliant ainsi qu’un tel dégoût de l’art de
souffrir est la négation même de la condition humaine » I.Illich, 1999
http://www.monde-diplomatique.fr/1999/03/ILLICH/11802