"Celui-là je le dois au pharmacien"

Le patient nous demande d’ajouter, sur la prescription, le médicament que le pharmacien lui a déjà avancé. Dans la région de Charleroi, la situation est banale, voire quotidienne. Quand plusieurs pharmaciens d’une commune s’accordent à déclarer que 20% de leur chiffre d’affaire est « sur les routes », concerné par la pratique de l’avance à des patients de médicaments soumis à prescription, nous pouvons en déduire qu’il ne s’agit pas d’un phénomène marginal.

Le plus souvent, ce sont des traitements chroniques qui ont été renouvelés en dépannage mais parfois il s’agit d’antibiotiques, d’antiviraux, d’antimycotiques, de corticoïdes per os… Ces dernières prescriptions sont le fait d’un petit nombre de pharmaciens, plutôt réfractaires à nos mises en garde réitérées. « Ce patient en a déjà eu. Il n’y a donc aucun risque à lui en redonner. De toute façon, c’est ce que vous prescrivez à chaque fois… »

Comme médecin, avez-vous déjà essayé de refuser de prescrire un traitement dont vous ne pouvez justifier l’utilité a postériori ? Le patient ne comprend pas votre attitude. Le pharmacien lui a pourtant dit que vous n’aviez qu’à l’ajouter sur l’ordonnance. Ce n’est pas si compliqué ! Mais cela va vous prendre beaucoup de temps si vous refusez : vous devrez convaincre le patient, essuyer les tentatives de la famille, des voisins venus par hasard vous demander la même prescription, téléphoner au pharmacien… et le patient sera pénalisé : il paiera la totalité du médicament avancé par le pharmacien, à cause de votre mauvaise volonté de médecin ! A moins qu’il n’aille chez un confrère moins scrupuleux que vous…et vous perdrez probablement le patient.

Un confrère proposait de ne pas refuser l’ordonnance mais d’y noter « médicament avancé par le pharmacien à la demande du patient ». Ce peut être une façon d’agir si le dialogue n’est pas possible.

 

Face à cette pratique, nous nous posons certaines questions :

- L’accessibilité du médecin généraliste est-elle mauvaise dans notre région ? Certains pharmaciens justifient cette pratique en disant que les patients souhaitent éviter une consultation médicale perçue comme trop onéreuse. Si tel est le cas, la notion de ticket modérateur devrait être revue. L’accessibilité aux soins de première ligne doit être garantie à tous. Il serait intéressant de savoir si ce phénomène existe en cas de médecine au forfait, gratuite pour le patient. L’accessibilité n’étant pas seulement une question d’argent à avancer…Certains patients à qui nous ne demandons pas de ticket modérateur, pour des raisons socio-économiques évidentes, font tout autant prescrire ce qui leur a été avancé.

- Qui porte la responsabilité légale du médicament avancé ? Le pharmacien, qui avance un antibiotique, un antiviral, un antimycotique, un corticoïde per os…, le fera sans justification clinique et en dehors de tout cadre légal. Cette pratique est indéfendable. Qui est responsable si le patient développe un effet secondaire grave suite à un médicament avancé sans avis médical ?

- Cette démarche est-elle compatible avec une recherche de qualité en matière de prescription ? Le médecin généraliste est incité à réfléchir à la pertinence de ses prescriptions et des feed back lui sont proposés pour évaluer sa pratique dans ce domaine. Comment justifier de prescrire des médicaments qui échappent à cette réflexion ?

Le médicament choisi par le pharmacien n’est pas nécessairement celui qu’une « bonne pratique » nous aurait amené à prescrire. Un patient à qui nous n’avons pas prescrit d’antibiotique pour une affection virale banale peut l’obtenir auprès d’un pharmacien et nous demander d’en régulariser la prescription plus tard. Ce n’est fort heureusement pas quotidien, mais pas vraiment exceptionnel.

- Quelle est l’influence de cette avance de médicaments sur la qualité du suivi de nos patients ? Certains patients arrivent à obtenir des quantités de médicaments chroniques couvrant plusieurs mois de traitement. Le patient échappe alors aux visites de contrôle justifiées par sa pathologie, ce qui diminue la qualité des soins prodigués : hypertension, diabète...

- Comment arriver à faire de la prévention dans ces conditions ? En réduisant le nombre de contacts-patients, seuls les actes curatifs minimaux pourront être réalisés et le patient ne bénéficiera pas des conseils et des actes préventifs souvent nécessaires dans le cas des pathologies chroniques.

 

Bien entendu, le pharmacien peut continuer à dépanner les distraits, les imprévoyants pour leur traitement chronique… Mais une plaquette n’est-elle pas largement suffisante pour avoir le temps de consulter son médecin généraliste ? D’autant plus que la plupart des généralistes font déjà eux-mêmes pas mal d’ordonnances de dépannage, demandées par téléphone, pour les traitements chroniques.

Le mieux est probablement de (re)nouer le contact avec les pharmaciens locaux pour tenter de comprendre ce qui justifie cette attitude et de déterminer ensemble les problèmes posés et les solutions acceptables pour le médecin, le pharmacien et le patient.

 

Jeannine GAILLY