Des experts du médicament pris dans des
conflits d'intérêts, LLG 48, décembre 2005
Un tiers des experts interrogés par la revue Nature avouent avoir des liens avec l'industrie pharmaceutique.
Jean-Michel Bader [20 octobre 2005] Le Figaro (transmis par ReMeD)
LA REVUE savante britannique Nature publie aujourd'hui une enquête révélant les liens étroits entre des chercheurs et des médecins experts du médicament d'une part, et les firmes pharmaceutiques, d'autre part. Plus d'un tiers des 685 auteurs étudiés ont déclaré un conflit d'intérêt potentiel avec un ou plusieurs laboratoires. Et dans 49% des cas étudiés, les recommandations qu'ils établissent, souvent au nom de sociétés savantes, pour les règles du
bon usage des nouveaux médicaments, ne mentionnent jamais ces conflits
d'intérêts. Selon Jim Giles, auteur de l'enquête, 70% des groupes d'experts en question
sont touchés par le phénomène. Dans la vie d'un futur médicament, après des essais sur l'animal, des essais cliniques sur l'homme sont organisés. Depuis septembre 2004, les grandes
revues médicales qui publient le résultat de ces essais ont décidé de réclamer que tout essai soit préalablement déclaré aux autorités sanitaires. Une fois tous les essais terminés, le dossier complet est étudié par la commission d'autorisation de l'Afssaps (Agence française de sécurité
sanitaire des produits de santé) en France, ou par la Food and Drug Administration (FDA) aux Etats-Unis. Une fois le médicament autorisé sur le marché, il faut encore élaborer des recommandations de bon usage du médicament. En France, c'est l'Afssaps qui
produit ces recommandations. Mais aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, il suffit d'avoir une qualification professionnelle, d'être affilié par exemple à l'Association américaine du diabète ou à la Société royale de médecine britannique, et de respecter une méthodologie de base. Or ces groupes autoproclamés sont infiltrés par l'industrie à un niveau inégalé : sur 200 groupes élaborant des recommandations mondiales, déclarés en 2004 aux Etats-Unis, seuls 90 révèlent des détails sur les conflits d'intérêts de leurs auteurs et seulement 31 de ces groupes sont libres de toute influence industrielle. Plus d'un tiers des groupes comprenait au moins un membre titulaire d'actions de la compagnie dont on étudiait le médicament. Or, pour Bruce Fye (Mayo Clinic, Rochester, Minnesota), les médecins sont influencés directement par ce type de recommandation qui a un effet direct sur les ventes et donc sur la cote boursière des firmes.
Un exemple de ces recommandations «orientées» : dans le traitement de l'anémie des sujets contaminés par le VIH, un groupe d'experts avait été sélectionné par Paul Volberding (université de Californie, San Francisco).Ce pionnier de la recherche sur le sida l'a fait à la demande de Ortho Biotech, une firme américaine qui a payé les six experts, dont M. Volberding. Le groupe a bien évidemment recommandé l'usage prioritaire du produit commercialisé par Ortho Biotech.
«C'est grave à partir du moment où les recommandations sont faussées ou mauvaises. Il faudrait alors remonter aux experts pour savoir s'ils ont des conflits d'intérêts déclarés», estime un pharmacologue parisien expert de l'Afssaps. Normalement nos voisins d'outre-Manche sont protégés de ces dévoiements : des recommandations officielles sont établies par un institut
officiel. En fait, les meilleurs experts sont souvent très tôt recrutés par l'industrie.
NDLR: La lecture d'une "recommandation" ou plus exactement de recommandations faites par un groupe d'expert, nécessite une analyse critique, comme celle qui est de mise pour toute publication ou présentation médicale. Les recommandations doivent avoir un lien clairement indiqué avec les publications qui les motivent, littérature qui sert de fondement au guide de pratique dont les recommandations ne constituent qu'une partie, toujours plus dépendante de l'avis des experts qui établissent le guideline. L'analyse critique de guideline est bien codifiée et les auteurs qui respectent une méthodologie stricte en mentionnent l'utilisation, par exemple par un niveau de preuves dans la littérature et un score de recommandation y afférent qui figurent dans la publication. La mention des conflits d'intérêt est un des éléments exigés, par exemple dans le score AGREE accepté et validé en Europe.