Femme et aspirine  - LLG 48, décembre 2005

 

1. AAS en prevention cardiovasculaire

 

Le bénéfice de l'administration préventive d'acide acétylsalicylique pour les affections cardiovasculaires est bien connu et universellement admis. En fait, cet intérêt est montré chez l'homme, particulièrement s'il est âgé de plus de 50 ans et dans le cadre de la prévention de l'infarctus du myocarde; l'incidence d'accident cérébrovasculaire ischémique est, elle, peu modifiée (1). Ces données devaient encore être confirmées pour la femme.  Ridker et coll. (2) ont réalisé une étude clinique randomisée, contrôlée versus placebo, en double aveugle auprès de 39.876 femmes âgées d'au moins 45 ans, dont plus de la moitié étaient ménopausées, et toutes sans anamnèse positive d'affection cardiovasculaire. Une dose de 100 mg d'acide acétylsalicylique administrée un jour sur deux , sur 10 ans de suivi moyen, ne montre pas de diminution significative d'événements cardiovasculaires majeurs (RR 0,91; IC à 95% de 0,80 à 1,03; p=0,13). Le risque d'accident vasculaire cérébral est significativement diminué particulièrement s'il est ischémique (RR 0,76; IC à 95% de 0,63 à 0,93; p=0,009). Le risque d'infarctus du myocarde n'est pas diminué. Le risque de saignement gastro-intestinal grave est augmenté (RR 1,40; IC à 95% de 1,07 à 1,83). Une analyse en sous-groupe montrerait un avantage pour les femmes d'au moins 65 ans mais ceci demande confirmation
Il n'y a donc pas de preuve de l'intérêt global de l'administration d'une faible dose d'acide acétylsalicylique (100 mg tous les 2 jours) chez une femme en prévention cardiovasculaire primaire.

 

 

2. AAS à faible dose et prévention primaire d’un cancer

Dans une des innombrables recherches effectuées lors de la Women's Health Initiative Study (WHI), les auteurs (3) ont évalué l'intérêt potentiel de l'administration préventive d'une faible dose d'acide acétylsalicylique (100 mg un jour sur 2) sur la survenue d'un cancer.

L'administration d'aspirine n'influence pas le risque de survenue de tout cancer (RR , 1,01; IC à 95% 0,94-1,08; p=0,87), de cancer du sein (RR 0,98; ICà95% 0,87-1,09; p=0,68), de cancer colorectal (RR 0,97; IC à 95%  0,77-1,24; p=0,83), ou d'un autre cancer, à l'exception, peut-être du cancer des poumons (tendance à une moindre survenue: RR 0,78; IC à 95% 0,59-1,03; p=0,08). Aucune réduction de mortalité en lien avec ces différents cancers n'est observée sinon pour celle provoquée par le cancer du poumon (RR 0,70; IC à 95% 0,50-0,99; p=0,04). Pour les auteurs, un bénéfice de l'administration d'une faible dose d'acide acétylsalicylique (100 mg tous les deux jours) en prévention du cancer du poumon ne peut être exclu, ni l'éventualité de l'efficacité de doses supérieures (mais leur étude n'apporte aucun élément pour conforter cette affirmation!).

 

3. AAS et autres AINS et cancer colorectal

Une autre recherche (4), étude de cohorte celle-ci, évalue l'efficacité préventive de l'acide acétylsalicylique (et d'autres AINS) spécifiquement sur le cancer colorectal. Elle se base sur la célèbre Nurses’ Health Study, cohorte de 121.701 femmes infirmières américaines âgées de 30 à 55 ans en 1976 avec un suivi remarquable de 90%. Pour cette étude-ci, les données de 82.911 participantes sont récoltées tous les 2 ans de 1980 à 2000. La consommation de l'acide acétylsalicylique et des AINS est quantifiée ou semi-quantifiée (1 unité AAS = 325 mg; autres AINS par comprimé administré).

Cette étude montre un bénéfice préventif de l'administration d'acide acétylsalicylique dans cette population féminine pour plus de dix ans d'utilisation d'une dose supérieure à 6 unités par semaine; le bénéfice maximal est observé pour une consommation dépassant 14 unités par semaine. Pour les autres AINS, un bénéfice est observé pour une consommation d'au moins 2 comprimés par semaine et est dose dépendante également. Aucun bénéfice n'est enregistré pour l'administration de paracétamol durant 10 ans.

Il faut noter, dans cette étude, des facteurs confondants possibles : plus de consommation d’alcool et de folates chez les grosses consommatrices d'AAS. A prendre en considération aussi le risque de saignements majeur: RR de 1,57 si > 14 unités d'AAS/semaine, de 1,40 si 6-14 unités/semaine et de 1.07 si 2-5 unités/semaine. D'après nos calculs, tout ceci représente un NNT = 8.333 pour prévenir un cancer colorectal supplémentaire avec toute dose d'AAS administrée durant 20 ans, pour un NNH de saignement sévère (transfusion, hospitalisation) de 110 si > 14 unités AAS par semaine.

 

Conclusion

Il n'existe pas de bénéfice clinique pertinent démontré pour recommander l'administration d'acide salicylique en prévention primaire chez la femme.

 

Références

1. Steering Committtee of the Physicians’ Health Study Research Group. Final report on the aspirin  component of the ongoing Physicians’ Health Study. N Engl J Med 1989;321:129-35.

2. Ridker PM, Cook NR, Lee IM, et al. A randomized trial of low-dose aspirin in the primary prevention of cardiovascular disease in women. N Engl J Med 2005;352:1293-304.

3. Cook N, Lee IM, Gaziano M et al. Low-dose aspirin in the primary prevention of cancer. JAMA 2005;294:47-55.

4. Chan A et al. Long-term use of aspirin and nonsteroidal anti-inflammatory drugs and risk of colorectal cancer. JAMA 2005;294:914-23.