FORMATION MEDICALE CONTINUE ET SPONSORISATION

La Lettre du GRAS a précisé précédemment ses préoccupations quant à l’indispensable nécessité de l’indépendance de la formation médicale continue par rapport à ses sponsors, les firmes pharmaceutiques. BIBLIOMED, publié par le Centre de documentation et de Recherche en Médecine Générale, société savante de l’UNAFORMEC (France) (http://www.unaformec.org) vient de consacrer ses numéros du 25 avril 2002 (263) et du 2 mai 2002 (264) à ce sujet. Nous en reprenons de larges extraits.

 

Industrie pharmaceutique et FMC : quelques données.

Parmi les quatre grands principes fondant la FMC (qualité scientifique, qualité pédagogique, adaptation à la pratique, indépendance), le dernier est le plus difficile à garantir. Les conflits d¹intérêts qui mettent en question cette indépendance peuvent être la conséquence de liens financiers, notamment avec l¹industrie, mais aussi d¹autres liens (personnels ou familiaux, compétition académique, passion intellectuelle). Les professionnels en situation de conflit d¹intérêts, sont rarement conscients de leur influence sur le jugement scientifique (1). De nombreuses études anglo-saxonnes ont été publiées sur ce thème.

Quelle est la fréquence des conflits d¹intérêts, leur représentation chez les professionnels et leur impact pratique?

Une revue systématique (2) de  538 études en a retenu 29 de qualité suffisante.
Les interactions entre professionnels et industrie commencent durant le résidanat (surtout des repas) et se poursuivent durant la pratique (honoraires, financements de recherches ou de voyages pour congrès).
Résidents et médecins pensent que les visiteurs apportent une information sûre sur leurs propres médicaments, moins sûre sur les autres médicaments. La plupart dénient toute influence des dons reçus sur leur comportement et sont équivoques sur les aspects éthiques. Mais ils reconnaissent que leur participation aux conférences et tables rondes diminuerait en l¹absence de repas payés.
Les études ont constaté une association entre les modifications des listes de médicaments hospitaliers ou les prescriptions des médecins et les rencontres avec les visiteurs, les repas ou dons divers, les financements de voyages pour congrès. Ceci indépendamment de l¹apport thérapeutique et sans que le rôle de la rencontre soit évoqué pour ces choix, aussi bien par les résidents que par les praticiens.
Les exposés faits aux résidents par des visiteurs étaient suivis par des prescriptions discutables. Comparée aux FMC non sponsorisées, la sponsorisation de la FMC introduisait une présentation préférentielle des médicaments du sponsor. Des modifications de pratique en faveur de ces produits étaient constatées par la suite.
Les recommandations (RPC) sont elles bien indépendantes de l¹industrie ?
Une étude (3) a tenté de quantifier l¹extension et la nature des relations entre les auteurs des RPC et l¹industrie. 192 auteurs de 44 RPC ont été interrogés, 102 (52%) de 37 RPC ont répondu.
87% des répondants avaient des relations avec l¹industrie, 58% sous forme de financement de recherche et 38% sous forme de contrats de services. 59% avaient des relations avec des entreprises dont les produits étaient concernés par la RPC. Une déclaration de ces conflits d¹intérêts n¹était demandée que dans 45% des cas, et signalée dans la version publiée que dans 2 cas. La RPC pouvait elle avoir été influencée par ces relations avec l¹industrie ? 7% le pensaient pour eux-mêmes, 19% pour les autres.
 

Industrie pharmaceutique et FMC : comment garantir l’indépendance ?
Faut-il promouvoir une séparation totale, au risque de tarir la principale source de financement extraprofessionnelle ? Peut-on se contenter de renforcer les règles éthiques qui l¹encadrent ? Nous présentons ici les deux points de vue, issus d¹autorités médicales américaines.

Assurer l¹indépendance des données publiées (1).
Dans un texte commun, les responsables de douze grandes revues internationales précisent quelques exigences: - ils sont fermement opposés à tout accord avec le sponsor d¹un essai qui dénie aux investigateurs le droit d¹examiner indépendamment les données, et de publier un essai sans l¹accord du sponsor;
- ils exigent la déclaration systématique par les auteurs de leurs rôles propres et de ceux des sponsors (industriel ou autre) dans la réalisation et la rédaction des études;
- ils pensent que si un sponsor peut avoir le droit de revoir un manuscrit avant publication, il ne peut mettre aucun obstacle direct ou indirect à la publication des résultats complets de l¹étude;
- ils affirment qu¹un manuscrit est la propriété intellectuelle de ses auteurs, et non du sponsor de l¹étude;
- ils demandent que les contrats assurent aux auteurs d¹études une responsabilité réelle dans la conception de l¹étude, l¹accès aux données de base, l¹analyse et l¹interprétation des données, et leur publication.
Définir un code d¹éthique pour les relations FMC-industrie (4).
Un texte a été rédigé par l¹American College of Physicians; nous en présentons les données principales:
- l¹industrie sponsorise de nombreux programmes de FMC. Bien que l¹information de l¹industrie réponde à un important besoin, les études suggèrent qu¹elle est souvent biaisée;
- les organisateurs de FMC ont le devoir de présenter une information objective et équilibrée. Ils ne doivent accepter aucun financement impliquant le sponsor dans la définition du programme, le choix des intervenants, le contenu de la formation, le matériel pédagogique utilisé.
- Les formateurs doivent assurer la responsabilité du programme de formation : contenu et mise en oeuvre. Ils doivent déclarer les relations qu¹ils ont avec l¹industrie. 

Séparer la FMC du marketing pharmaceutique (5)

Sous ce titre AS Relman, ancien rédacteur en chef du New England Journal of Medicine, s¹élève contre le caractère permissif et ambigu des recommandations professionnelles, explicables selon lui par la présence parmi leurs rédacteurs de nombreux consultants de l¹industrie, et par la crainte de perdre le support financier de l¹industrie pour la FMC. Il s¹inquiète de voir les responsables de FMC accepter l¹aide de l¹industrie dans l¹organisation d¹une FMC, le choix, voire l¹indemnisation des intervenants. Il précise quelques règles pour l¹indépendance de la FMC:
- si la médecine veut rester une profession autonome, elle doit reconquérir sa pleine responsabilité dans la FMC. Les instances professionnelles ne doivent accréditer pour la FMC que les institutions médicales et les associations qui peuvent prouver leur indépendance. Les FMC organisées par des structures commerciales, ayant ou non des liens directs avec l¹industrie, ne doivent pas être accréditées.
- un support financier pour la FMC peut être accepté (et le programme accrédité) si le sponsor n¹intervient ni dans le programme, ni dans le contenu, et si les espaces publicitaires sont clairement séparés de la formation.
Mais l¹auteur souhaite une FMC totalement indépendante, le prix à payer lui semblant inférieur au bénéfice à en attendre pour la profession.

Ces données issues du monde anglo-saxon nous ont parues intéressantes. Les autorités morales, les revues de référence s¹élèvent contre « le commercialisme menaçant ». Les structures professionnelles sont  plus mesurées. Les données de base semblent proches de la situation française. Qu¹en conclure ?
- La FMC doit rester une responsabilité de la profession. Il faut pour cela mettre en oeuvre les quatre critères de qualité, et en particulier, pour l¹indépendance maîtriser l¹analyse critique de l¹information.
- La responsabilité s¹exerce à toutes les étapes: définition du thème et des objectifs, choix des méthodes et moyens utilisés, choix des experts. Les conflits d¹intérêt de toute nature doivent être analysés et déclarés.
- Tout apport financier doit être analysé de ces points de vue. Les actions gérées ou influencées directement ou indirectement par l¹industrie ne devraient pas être agrées comme FMC stricto-sensu.
Notre vigilance doit être très stricte sur tous ces points de vue.

REFERENCES

1- Davidoff F et al Authorship, authorship, and accountability. Conflict of interest. N Engl J Med 2001;345(11):826-7.
2- Wazana A. Physicians and the pharmaceutical industry. Is a gift ever just a gift?
JAMA 2000;283(3):373-380.
3- Choudry NK et al.
Relationships between authors of clinical practice guidelines and the pharmaceutical industry. JAMA. 2002;287(5):612-7.
4- Coyle SL et al.
Physician-Industry relations. Part 2: Organisational issues. Ann Int Med 2002;136(5):403-6.
5- Relman AS. Separating continuing medical education from pharmaceutical marketing. JAMA 2001;285(15):2009-2012.