Réflexions sur les limites des indications et utilisations des antidépresseurs en dehors des troubles dépressifs

 

Professor David Healy MD, Dept of Psychiatry, Cardiff University

Texte de l’intervention de David Healy lors de la Journée de Consensus organisée par l’INAMI le 31 mai 2007 à Bruxelles sur le thème de « L’usage efficient des antidépresseurs dans le traitement des indications autres que les troubles dépressifs ».

Traduction du Dr  Monique Debauche.LLG 55 et 56 - septembre et décembre 2007

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Disease Mongering et marketing

A propos de l’état de stress post traumatique et de la sertraline

 

Le tableau reproduit ci-dessous nous permet d’illustrer trois éléments.

Premièrement, nous disposons  aujourd’hui d’une grande quantité de littérature d’apparence scientifique, sensée étayer certaines thèses, mais qui dans les faits est sans grande valeur. Prenons le cas des antidépresseurs prescrits aux enfants pour de l’anxiété et des troubles dépressifs. Nous trouvons là un très grand écart entre ce que dit la littérature et ce que les données observables cliniquement nous apprennent par ailleurs.

La littérature scientifique semble permettre d’affirmer que ces médicaments sont efficaces et sûrs alors que les données cliniques recueillies montrent que ces drogues sont inefficaces et présentent des risques considérables.

Les raisons de ce clivage entre ce que prétend la littérature scientifique et ce que montrent les données cliniques recueillies n’ont pas encore été élucidées mais on peut supposer qu’il s’applique également à l’utilisation de ces médicaments chez les adultes pour les indications d’anxiété et  de dépression ainsi que pour d’autres indications.

 

 

 

 

 

Tableau 1 (légende) : reproduction d’une page d’un recueil d’articles sur la Sertraline rédigé, à la demande de la société Pfizer, par une agence de rédaction de texte médicaux basée à New York , « Current Medical directions » .

 

Ce problème concerne non seulement les articles de la presse médicale soutenue par l’industrie pharmaceutique mais aussi des revues scientifiques de bonne réputation (comme le montre la diapositive). La majorité des articles qui rapportent des conclusions de RCT (études cliques randomisées) est écrite par des prêtes-noms (ghostwritters) et dans tous les cas, les données détaillées sur lesquelles se fondent ces études ne sont pas accessibles pour une analyse critique indépendante.

 

Deuxièmement, le tableau montre une série d’articles destinés à promouvoir l’utilisation de la sertraline pour le PTSD (post traumatic stress disorder). Pourtant en réalité, deux autres études menées sur des cas de PTSD donnent des résultats négatifs pour la sertraline. De plus, selon  les deux études montrées ici, la Sertraline n’aurait des effets bénéfiques que chez les femmes. Dès lors, l’ensemble des quatre études donnent des résultats négatifs pour la Sertraline chez les hommes. Malgré cela et en se basant exclusivement sur les deux études montrant certains  effets bénéfiques chez les femmes, la publicité a  mené à une prescription très large de la sertraline pour le PTSD dans la population générale. En examinant la littérature complète sur le sujet, on ne peut que constater que seule une étude sur trois concernant la Sertraline montrent des effets bénéfiques pour le PTSD.

 

Troisièmement, le PTSD (comme beaucoup des indications abordées aujourd’hui) est une création artificielle. Jusqu’à très récemment le PTSD n’existait pas. Il est apparu pour la première fois dans le DSM-III en 1980. Actuellement, beaucoup d’experts pensent que ce trouble n’existe tout simplement pas. Ils pensent plutôt qu’il ne s’agit que d’une forme d’anxiété et de dépression.

 

Ce que vous voyez dans cette figure est le marketing de Pfizer pour le PTSD  lui-même et non pas pour la sertraline. Ceci s’appelle du  « disease mongering », autrement dit une technique de marketing qui consiste à vendre dans un premier temps des maladies pour préparer le terrain et vendre ensuite un  médicament soi disant curatif.

 

Dans le cas de la classe des ISRS et des autres antidépresseurs plus récents, nous sommes face à des produits qui ne sont pas particulièrement efficaces et dont la stratégie promotionnelle des firmes a davantage porté sur le marketing d’états pathologiques, laissant le soin aux prescripteurs de faire le lien avec les médicaments sponsorisés.

 

 

L’efficacité des antidépresseurs

 

Premièrement, certaines études mettant des  médicaments courants sur le marché produisent des résultats tels que le montre la figure 1.

La différence statistiquement significative de résultats entre une substance active et un placebo est utilisée pour démontrer qu’un médicament « marche ».

Les agences du médicament approuve l’enregistrement de ces médicaments moyennant le respect de  cette condition, les compagnies pharmaceutiques lancent alors leurs produits sur le marché sur la base de cette efficacité « démontrée », puis enfin les médecins les prescrivent.

Mais pratiquement, si les études portent sur un nombre suffisamment important de patients, même une différence mineure de 1 ou 2 points sur une échelle d‘évaluation peut être considérée comme statistiquement significative. Ceci a pour conséquence qu’un médicament quelque peu sédatif ou tranquilisant peut apparaître comme un « traitement» de la dépression, du PTSD ou de la phobie sociale si l’échelle d’évaluation comporte des items  quantifiant l’anxiété ou la qualité du sommeil.

De cette manière, il pourrait tout aussi bien être possible de prouver que la nicotine, les benzodiazépines, les antihistaminiques, le méthylphénidate ou les autres médicaments utilisés dans le TDAH, la plupart des antipsychotiques et certains anticonvulsivants sont des médicaments qui permettent de traiter la dépression ou  la plupart des états anxieux dont nous parlons aujourd’hui. Il existe en effet pour plusieurs de ces substances des RCT qui prouvent leur efficacité pour l’anxiété et/ou la dépression.

 

La différence fondamentale entre ces divers groupes de substances et les médicaments que l’on considère comme des « antidépresseurs » consiste dans le fait que ces derniers  ont été récemment brevetés pour le traitement de la dépression et que les autres drogues comme la nicotine ou les antihistaminiques ne peuvent plus l’être comme tel. Les antipsychotiques et les antihistaminiques sont quant à eux destinés à cibler d’autres marchés.

Il est paradoxal de constater que bien que  ces nouveaux antidépresseurs  présentent peu d’avantages supplémentaires par rapport à ces autres drogues pour justifier leur utilisation dans la prise en charge des problèmes nerveux en première ligne, ils ont néanmoins été massivement lancés sur le marché et ont réussi à  remplacer progressivement d'autres traitements au moins aussi efficace.

 

Ce qui vient d’être écrit doit amener à mettre en doute l’hypothétique déséquilibre des neurotransmetteurs cérébraux sensé être corrigé par les antidépresseurs. Personne n’oserait en effet prétendre que la nicotine, le méthylphénidate, les benzodiazépines ou les antipsychotiques corrigent un tel déséquilibre.

Cette hypothèse d’un déséquilibre de la chimie cérébrale a eu un impact important sur l’élaboration de la croyance selon laquelle les RCT amènent la preuve d’une efficacité réelle des antidépresseurs pour le traitement de la dépression et de l’anxiété. Sans cette hypothése, les RCT ne font qu’attester qu’il se passe quelque chose, qu’un effet est produit, sans doute aspécifique.

Cette hypothèse du déséquilibre biochimique cérébral est plus un mythe soutenu par le monde du  marketing qu’une vérité scientifique.

 

Ce que je veux démontrer, c’est que les études cliniques nous apportent des preuves que ces substances peuvent avoir un effet favorable chez certaines personnes et qu’elles peuvent donner l’impression que ces médicaments « marchent ». L’existence d’un effet aspécifique n’est pas une preuve qu’il y a une efficacité et une spécificité d’action sur une pathologie, ces deux propriétés restant à prouver.

 

Un autre apport possible des résultats des études cliniques consisterait à  nous permettre de quantifier la contribution d’un médicament dans le traitement d’un groupe de patients.

FIGURE 1

 

 

 

Figure 1 : Ce graphique présente de manière schématique les résultats des études cliniques faites sur l’usage des antidépresseurs dans toutes les indications sur une population de 100.000 patients. Ce graphique a été présenté à une audition de la FDA en décembre 2006.

 

Prenons d’abord la réponse au placebo. Il est un fait connu que l’évolution naturelle d’une dépression est celle d’une amélioration spontanée en quelques semaines chez un grand nombre de patients. Il est aussi commun de penser que des conseils pertinents portant sur les habitudes de vie des patients (nutrition, hygiène de vie, consommation d’alcool, qualité de vie au travail et  difficultés relationnelles) apportent déjà une amélioration.

On peut supposer aussi qu’un patient va réagir encore plus positivement s’il se considère écouté et soigné par un expert, surtout si de surcroît ce praticien lui prescrit une substance dont il est convaincu de l’efficacité sur la restauration de son équilibre chimique cérébral (même si le déséquilibre est un mythe et que la substance est un placebo). Tous ces facteurs apparaissent dans la partie du graphique qui quantifie l’effet placebo même s’il n’est pas possible de les évaluer distinctement (par exemple : quel est la part de l’évolution naturelle par rapport au changement de style de vie, …).

 

Tous ces facteurs contribuent également à l’amélioration du patient qui prend une substance active et se retrouvent également dans le graphique concernant l’efficacité de celle-ci.

Mais contrairement à la difficulté précédente pour scinder les différentes composantes de l’effet placebo, les RCT nous permettent de mesurer distinctement la valeur ajoutée du médicament dans l’amélioration clinique d’un groupe de patients.

Dans le figure 1, l’effet spécifique du médicament peut se calculer comme suit :

 50%-40%= 10%. Ce qui veut dire que 4 patients traités sur 5 ou 80% des patients traités l’auraient été avec succès par le seul effet du placebo et que 20% des patients qui ont connu une amélioration le doivent à un effet direct du médicament.

Le Nombre de Sujets à Traiter (NST ou number needed to treat (NNT) en anglais) pour observer un effet spécifique du médicament est dans ce cas de 1/10% = 10 .

 

La taux d’amélioration des patients sous placebo est de 40%. Dès lors, le NST pour le groupe placebo est de 1/40%=2,5. Ce qui veut dire que 2 patients sur 5 répondent au placebo.

Alors que la plupart des cliniciens comprennent ce fait en théorie, dans la pratique la plupart des médecins ou des patients ne semblent pas percevoir que la majorité des améliorations constatées ne découlent pas de  la substance active utilisée. Ce qui veut dire que la plupart des cliniciens ne se basent pas sur ces preuves et attribuent l’amélioration des patients de facto au médicament prescrit.

Si cette constatation théorique devait être utilisée dans la pratique clinique, il devrait y avoir un plus grand usage de placebo ou un attentisme prudent avant de prescrire les médicaments en cause. En cas de réponse positive, le clinicien devrait informer le patient que l’amélioration pourrait être induite par autre chose que le médicament.

 

Le même argument peut s’appliquer dans l’évaluation des TCC ou d’autres thérapies interpersonnelles. L’effet spécifique d’un traitement, quel qu’il soit, dans l’amélioration clinique d’un patient joue un rôle relativement restreint sur l’ensemble des résultats.

 

FIGURE 2

 

 

Légende de la figure 2 : ce schéma apporte une explication alternative aux résultats des études cliniques sur les psychotropes en différenciant les composantes de la réponse thérapeutique.

 

Si la culture, les flux financiers et la recherche dans le domaine des soins de santé se voulaient plus conséquents par rapport aux preuves apportées par ce type d’étude, nous irions dans le sens de ce que nous montre la colonne rouge plutôt que la colonne bleue dans la figure 2. Nous devrions tenter d’augmenter l’efficience de la composante placebo en améliorant la « magie » du thérapeute, en essayant de donner les meilleurs conseils d’hygiène de vie aux patients, en amenant des tentatives de résolutions de problèmes et sans doute en étant plus attentistes dans l’utilisation de médicaments spécifiques. Parallèlement, il faudrait faire davantage d’efforts pour comprendre quel facteur intervient dans l’apparition d’une réponse spécifique quand elle survient plutôt que de continuer à promouvoir la prescription sans discrimination de médicaments en se fiant à l’idée que la substance « marche ».

 

Si la médecine était capable d’assurer  la meilleure réponse « placebo » possible, nous pourrions atteindre certainement 80% des bénéfices obtenus dans les groupes traités par médicament dans les études cliniques et ceux-ci seraient obtenus sans soumettre les patients aux effets indésirables parfois sévères imputables aux substances actives. En fait, les données de la figure 1, non seulement ne prouvent pas que le médicament « marche » mais ne permettent pas non plus de s’assurer que la substance apportent plus de bénéfices par rapports aux risques. Ceci s’explique par le fait qu’en ce qui concerne les bénéfices d’un traitement, ce que les études cliniques démontrent c’est l’amélioration des scores sur des échelles d’évaluation mais pas ce qui se passe dans la situation réelle du traitement du patient.

Dans le cas des études cliniques en psychiatrie évaluant l’effet des antidépresseurs, des antipsychotiques ou des stabilisants de l’humeur, il y un taux de mortalité plus important dans le groupe traité par substance active que dans le groupe placebo, ce qui n’est pas ce qui est attendu dans une étude sur un médicament qui  « marche » bien. Cette partie des études concernant la mortalité est cependant mise de côté et les résultats des études donnent a contrario une impression fausse d’un rapport bénéfices/risques très favorable pour les médicaments.

Les chiffres de mortalité bruts sont cependant camouflés et les données  présentées de façon à fournir au contraire un rapport bénéfices/risques favorable aux traitements médicamenteux. L'argument avancé est que seule une personne sur dix réagit au

traitement et que le risque de comportement suicidaire induit n'est alors que de 1%. De sorte que le traitement peut être appliqué sans inquiétude excessive.

Cette argumentation ne tient pas compte du fait que seul 1 patent sur 2,5 doit être traité pour observer une réponse de l’un d’entre eux au placebo.  Tenant compte de cela, il est difficile de soutenir que les antidépresseurs doivent être un traitement de première ligne. Une approche pragmatique suggère de ne prescrire des antidépresseurs que s’il n’y a pas de d’amélioration avec d’autres approches.

 

Signal et réaction des autorités ou le traitement des données statistiques des études cliniques par les institutions académiques et les agences du médicament

 

Les premiers rapports de cas aux Etats-Unis concernant les risques suicidaires liés aux antidépresseurs datent de 1990 et n’ont été, à ce moment-là,  pris en compte qu’en tant que signal (Ndlr : terme utilisé en pharmacovigilance pour désigner les premiers « case reports » qui vont mettre en évidence un effet indésirable non détecté lors des études avant commercialisation).

Pour la plupart des cliniciens, un signal ne constitue pas une preuve et n’implique pas une réaction de prudence.

 

Dans le climat actuel, il n’est pas facile de définir quand un signal devient une preuve. Par exemple, quand les études récentes sur l’utilisation des antidépresseurs chez les enfants ont montré une augmentation significative des passages à l’acte suicidaire dans le groupe prenant une substance active par rapport au groupe de contrôle, ceci avec un indice de fiabilité de 95%, ces résultats ont encore été considérés comme un simple signal. L’argument invoqué est que le signal apporté par cette étude ne deviendra une preuve que lorsque des données concernant différents antidépresseurs pourront être compilées. Mais il n’y aura dès lors aucune preuve qu’un antidépresseur en particulier soit responsable d’une augmentation des actes suicidaires.

 

Un des exemples les plus saisissants du manque de volonté de tenir compte d’un signal comme d’une preuve des dangers liés à un médicament est la recherche publiée par Khan et coll. en 2002. Leur rapport passait en revue les cas de suicide d’adultes dans les études cliniques soumises à la FDA concernant la fluoxetine, la paroxétine, la sertraline, la clomipramine, la fluvoxamine, le clonazepam et la venlafaxine utilisés dans les indications telles que les troubles obsessionels compulsifs (TOC), les PTSD, la phobie sociale, le trouble d’anxiété généralisée et le trouble panique. A partir de toutes ces données, leurs conclusions étaient: « Nous avons montré que le risque suicidaire parmi les patients souffrant d’un trouble anxieux était au moins 10 fois plus élevé que dans la population générale. Cette découverte était inattendue….L’échantillon de patients sélectionnés était considéré comme ayant le risque suicidaire le plus faible » (1).

 

En fait, ce recueil de données portant sur 12.914 patients prenant une substance active comparés à 3875 patients prenant un placebo relevait un nombre de 11 suicides dans le groupe médiqué contre zéro suicide dans le groupe placebo. Les données concernant les actes suicidaires dans cette étude étaient incomplètes mais les données valables concernant les suicides et les actes suicidaires comptabilisés ensemble montraient un risque relatif de 1,65 pour le groupe « substance active » par rapport au groupe placebo.

C’est un préjugé de considérer que les antidépresseurs ne peuvent pas provoquer de suicide, préjugé destiné a conforter l’idée que ce type de données est une preuve que les suicides sont causés par les troubles anxieux plutôt que par les antidépresseurs.

 

En général, les firmes pharmaceutiques et d'autres ont dissimulé les risques derrière le rideau de fumée de la « significativité statistique », à la faveur du niveau généralement faible des connaissances statistiques des cliniciens.

 

Dans le livre « Critical review in Psychiatry », un livre destiné à enseigner les principes de l’Evidence-Based Medicine aux post-gradués en psychiatrie, nous trouvons la question et la réponse suivantes :

« Q » : Si l'intervalle de confiance à 95% d'un rapport de cotes (odds-ratio) contient le nombre 1, qu'est-ce que cela signifie ?

R : Cela veut dire que le rapport de cotes est non significatif »(2)

 

De nombreux médecins considèreront qu‘il n’est pas utile d’intégrer des observations non significatives dans la pratique clinique. Ce raisonnement peut s’avérer dangereux.

 

En réponse à la controverse concernant la fluoxétine et le risque suicidaire, au début des années 90, Eli Lilly a analysé les cas de suicides dans leurs études cliniques. Cette analyse a montré un risque relatif d'actes suicidaires de 1,9 (IC à 95% de 0,2 à 16,0) pour le groupe sous Fluoxétine (3) par rapport au groupe placebo. Ce qui amena la firme à déclarer que : « L’analyse de l’incidence des actes suicidaires (tentatives de suicide et suicides) n’a pas montré de différence significative entre le groupe sous fluoxétine et le groupe placebo ». Et la conclusion tirée de ce manque de significativité fut : «  les données issues de ces études ne montrent pas que la prise de Fluoxétine puisse être associée à une augmentation des actes suicidaires ou des pensées suicidaires chez les patients déprimés ».

 

Cette confusion dans l’interprétation des résultats peut se comprendre si nous resituons ce qu’est un intervalle de confiance. La figure 1 montre la fonction d’une valeur p qui nous permet de situer l'estimation ponctuelle d’un risque relatif et la distribution des valeurs potentielles autour de ce point (4). La valeur p représente le point où la courbe de la distribution des valeurs croise l’axe passant par 1,0.

Cette représentation graphique montre clairement que si l’intervalle de confiance de 95% peut être un seuil souhaitable, pour des valeurs inférieures à ce seuil de 95%,  la grande majorité des données peut tomber d’un côté ou de l’autre de 1,0, c'est-à-dire la valeur correspondant à l’absence d’effet.

 Si l'estimation ponctuelle se trouve à gauche ou à droite de 1 sans toutefois en être significativement différente, il est inexact de dire qu'il n'y a pas d'effet, mais la plupart considèreront que lorsque l'effet est non significatif c'est qu'il y a absence d'effet.

FIGURE 3

 

 

 

Légende de la figure 3 : fonction P-valeur montrant la distribution des intervalles de confiance.

 

Ces interprétations contradictoires sont illustrées par l’exemple hypothétique des substances A et B  dans la figure 2.

 

La substance A, figurée en rouge, présente un risque relatif de décès de 2,0, ce qui est significatif (p=0,04).

 

A l’inverse, le risque relatif  de décès pour la substance B, en jaune, est de 8,0 mais la valeur p est = 0,09 , ce qui est non significatif. Quelle substance allons-nous considérer comme la plus sûre ?

La substance A est évidement moins dangereuse que la substance B. Que la valeur p soit significative ou non, cela n’altère pas l’amplitude du risque qui est plus important pour la substance B.

 FIGURE 4

 Légende de la Figure 4 pour les deux substances A et B avec des risques relatifs et des intervalles de confiance différents.

 

Mais cette conclusion n’est pas celle qui a été prise en compte par nos autorités régulatrices ou académiques.

 

Manipulation des données ou comment fausser l’interprétation des observations

FIGURE 5

 

 

FIGURE 6

 

 

 

Légende des 2 figures : Ce schéma montre comment, dans les études cliniques concernant ces 3 ISRS, l’attribution des actes suicidaires survenant dans le groupe prenant la substance active est déplacée sur la phase de wash-out ou vers le groupe placebo, ceci dans le but de minimiser les risques liés au traitement.

 

 

Réflexions

 

Autrement dit, ces médicaments apportent une aide plutôt qu’un traitement qui « marche ».

Malgré cela, la façon actuelle d’envisager les études cliniques et leurs résultats a amené toute une génération de cliniciens à croire que ces médicaments « soignent » et à prendre des risques excessifs avec des substances qui ne font qu’apporter une aide et devraient être utilisés avec précautions.

 

Nous vivons une période durant laquelle les soins médicaux ont été profondément transformés. Quand ces médicaments [NDLR antidépresseurs] sont apparus, le monde médical était composé de médecins qui avaient essentiellement foi dans leur savoir accumulé au cours de leurs longues années d’enseignement et de pratique. A cette époque, les médecins lisaient peu les revues médicales et prescrivaient moins rapidement les médicaments récemment mis sur la marché. Les praticiens connaissaient bien les patients, leurs familles et leur communauté de vie. Si un patient se plaignait d’un effet indésirable inhabituel d’un nouveau médicament pour « les nerfs », le médecin de cette époque proposait plus rapidement un arrêt de traitement, informait la pharmacovigilance ou publiait une étude de cas. Il aurait sans doute prescrit des antibiotiques pour un ulcère même si ce traitement n’apparaissait pas dans les livres mais en se basant sur la constatation que le patient ne se plaignait plus après ce traitement et que la seule autre alternative aurait été une chirurgie invasive.

Depuis l’arrivée des antagonistes H2, il paraîtrait complètement irrationnel de faire autre chose que de prescrire ce nouveau traitement.

Que ce soit dans le choix du type d’intervention thérapeutique ou dans la façon d’écouter le patient, il y avait une grande variabilité d’un praticien à l’autre.

Actuellement cette variabilité est considérée comme problématique. Les médecins actuels évoluent dans le monde de la médecine des preuves, lisent les revues médicales, adhèrent aux « guidelines » et prescrivent très volontiers les nouveaux médicaments dès leur mise sur le marché. Le médecin moderne a été entraîné à communiquer afin de détecter la dépression, la phobie sociale, le trouble obsessionnel compulsif, le trouble d’anxiété généralisé, l’attaque de panique, ou le syndrome de stress post-traumatique. Au lieu de se débrouiller vaille que vaille avec les problèmes nerveux de ces patients comme l’aurait fait un médecin de l’ancienne génération, ce nouveau médecin prescrit les nouveaux médicaments psychotropes avec le sentiment de corriger le déséquilibre biochimique cérébral qui est à l’origine du trouble.

Si le patient revient avec une plainte pouvant être liée au nouveau traitement, notre médecin high-tech va consulter via son ordinateur les données concernant les effets indésirables d’après les études cliniques faites avant leur mise sur le marché. S’il ne trouve pas de trace d’un effet indésirable tel que celui que présente le patient, il pourra soit négliger la question, soit dans le cas d’un ISRS par exemple, proposer de doubler la dose pour voir si la plainte disparaît.

 

Voilà où réside le fond du problème. Le fait qu’un problème « nerveux » répondent au placebo ne doit en aucun cas amener qui que ce soit à la conclusion que ce problème n’est pas sérieux. Le  fait que le patient est en souffrance va l’amener à poursuivre sa recherche d’un traitement.

 

Les médecins font tout ce que l’on attend d’eux dans ce « brave new world » : ils offrent aux patients plus de choix qu’avant, ils respectent plus leur autonomie mais il y a de plus en plus de raisons de croire que ceci se fait au détriment d’une bonne pratique médicale comme le montre Anne-Marie Mol (1).

 

Une bonne pratique médicale ne peut exister que dans la mesure où elle repose sur la certitude d’aller dans le sens du progrès. Ce progrès dans notre discipline pourrait être perverti par un ensemble de pressions qui contrecarrent le souhait des médecins de construire un savoir basé sur des preuves.

 

 

Références

1. Khan A, Leventhal RM, Khan S, Brown WA (2002).  Suicide risk in patients with anxiety disorders; a meta-analysis of the FDA database.  Journal of Affective Disorders 68, 183-190.

2. Brown T, Wilkinson G (1998).  Critical Reviews in Psychiatry, Gaskell Press, London, p 177.

3. Beasley CM, Dornseif BE, Bosomworth JC, Sayler ME, Rampey AH, Heiligenstein JH, Thompson VL, Murphy DJ, Masica DN (1991). Fluoxetine and suicide: a meta-analysis of controlled trials of treatment for depression. British Medical Journal 303, 685–92.

4. Healy D (2006).  The Antidepressant Tale: Figures Signifying Nothing?  Advances in Psychiatric Treatment 12, 320-328.

5. 1.     Mol A (2005).  De logica van het zorgen.  Uit geverij van Gennep