Marché des
médicaments psychotropes : historique d’une dérive
Historique
Après la seconde guerre mondiale, dans un
contexte de désinstitutionalisation des malades mentaux[i] sont
apparus de nouveaux médicaments psychotropes qui ont suscités de grands espoirs
pour l’amélioration des soins en pathologie mentale. La psychopharmacologie
ouvrait une troisième voie entre les thérapies de choc et la psychanalyse. Avec
la psychiatrie biologique, la psychiatrie espérait retrouver le champ clair et
limpide de la médecine : une maladie = un traitement = la guérison. Mais
ce faisant, elle rejetait dramatiquement dans l’ombre la réalité de la pratique
de la clinique médicale, psychothérapeutique ou psychiatrique, qui est celle de
la [ii]chronicité,
du traitement pluridisciplinaire, de l’engagement humain au long cours auprès
du patient, avec ou sans l’aide de psychotropes.
La psychiatrie s’est
orientée dans les décennies suivantes vers un modèle explicatif des pathologies
mentales impliquant une anomalie de la chimie du cerveau, un déséquilibre des
neurotransmetteurs, « bio-blabla » 2
équivalent en réalité à des arguments promotionnels ou à des effets de mode
dans les milieux scientifiques au
service d’une dérive commerciale.
Quand nous utilisons le terme « dérive », de quoi
s’agit-il ? Quelle en est l’ampleur ?
Prenons le cas des antidépresseurs. Dans deux rapports
récents, nous observons en Belgique comme en France le même profil de
surconsommation (3, 4) : le volume de consommation a quasiment doublé en moins
de 10 ans ; les femmes consomment davantage que les hommes ; les
personnes âgées sont les plus concernées mais toutes les tranches d’âge sont
affectées par cette extension (jeunes enfants y compris). 85% des prescriptions
proviennent des médecins généralistes et font souvent suite à un bref
entretien. Deux faits inquiétants méritent d’être soulignés. Premièrement, les
médicaments psychotropes manquent leur cible.En effet, la plupart de ceux qui
bénéficient de traitements remboursés seraient finalement atteints de troubles
existentiels passagers ou à résolution spontanée alors que les mélancoliques
nécessitant des traitements psychiatriques seraient eux laissés sans soins 2.
Deuxièmement, d’après le Rapport annuel de l’OICS (Organe International de
Contrôle des Stupéfiants) publié le 1er mars 2007, l’abus et le
trafic de médicaments psychotropes délivrés sur ordonnance mais consommés en
dehors de tout contrôle médical seraient en train de dépasser ceux des drogues
illicites (3).
Les causes de cette
situation sont multiples.
Il y a bien sûr, comme
dans les autres disciplines médicales, la
force commerciale des firmes
pharmaceutiques dans le contexte concurrentiel d’une économie néolibérale.
Les flux financiers en jeu et le pouvoir que ceux-ci leur confèrent sont devenus
colossaux. Nous sommes nombreux [iii], à déplorer la
surreprésentation de ces firmes dans tous les lieux stratégiques (universités,
hôpitaux, agences de régulation, commissions de remboursement, ...), engendrant
des conflits d’intérêts généralisés, ainsi que leur maîtrise complète de tous
les rouages de l’information médicale (information et formation des médecins,
soutien d’associations de patients, « informations » sur les maladies
dans les médias, ...).
Les firmes
pharmaceutiques suivent une logique marchande et propose une réponse simpliste
à une demande qui existe bel et bien. Elles vont à la rencontre des patients en
attente de remède et des médecins en attente de solutions pour identifier à la
fois des problèmes qui n’ont pas encore trouvé de réponse pharmaceutique et les
caractéristiques idéales du produit qui aura le plus de chance de devenir un
gros succès commercial. Ces techniques commerciales appelées « disease
mongering » dans le monde anglo-saxon (5).
Les difficultés
théoriques de s’accorder sur des diagnostics
psychiatriques et leur degré de
pertinence[v] ainsi que celles de
l’aspect infiniment fuyant et mouvant dans le temps des classifications
nosologiques [vi] ont ouvert la porte au
découpage des pathologies en myriades de troubles, désordres et symptômes. Une
boite de pandore pour les médicaments en recherche d’une pathologie à traiter.
Les classifications et les outils diagnostiques sont devenus
en eux-mêmes des outils commerciaux
pour le marché local et l’exportation.
Pour comprendre ces
incohérences et en suivant un autre parcours explicatif, nous allons essayer de
comprendre comment a pu historiquement s‘organiser le dérapage actuel dans les
pays occidentaux en ce qui concerne la prescription des psychotropes.
Nous allons nous pencher
sur deux apparitions majeures dans la régulation du médicament au XXe
siècle : l’autorisation de mise sur le marché (AMM) et l’essai clinique
randomisé en double aveugle (RCT, randomized controlled trial).
Autorisation de Mise sur le Marché (AMM)
Peu après l’arrivée des
médicaments psychotropes dans les années 60, on a assisté à la mise en place de
l’AMM, un mécanisme de contrôle d’abord motivé par l’urgence de protéger le
consommateur des produits pharmaceutiques à l’utilité ou à la sécurité douteuse
(suite notamment au scandale Thalidomide et du Stalinon). Le brevet, la
reconnaissance de la propriété intellectuelle sera réinstauré. C’est également
à ce moment-là, coïncidence historique, que se formait un marché commun
européen, du médicament notamment. En matière de produits
pharmaceutiques, les questions de santé publique et économiques sont donc
d’emblée indissociables. Les dispositifs de régulation vont se construire en
même temps des deux côtés de l’Atlantique et se développent chez nous tant au
niveau national qu’européen pour aboutir en 1995 à la création de l’Agence
Européenne du Médicament (EMEA correspondant de la célèbre FDA : Food and
Drug Administration aux U.S.A.).
La mise en place de
l’AMM va nécessiter l’élaboration de critères d’évaluation reproductibles d’un
pays à l’autre et une standardisation des pratiques. Il s’agit de garantir à la
fois le bénéfice, l’efficacité, la sécurité et la qualité d’une thérapeutique.
Le terme thérapeutique est ici essentiel parce qu’il n’est pas question de demander
la mise sur le marché d’une substance assurant du mieux-être ou du bien-être et
qui s’apparenterait donc à une drogue, à un produit qui permet d’améliorer des
performances normales.
Pour obtenir
l’ouverture d’un marché, et d’autant plus si l’on vise l’obtention d‘un
remboursement par les assurances et les mutuelles, il faut prouver
que l’on vend un médicament et que l’on soigne ou que l’on
prévient une maladie. On voit déjà comment à elle seule, cette mesure qui vise
à protéger le consommateur va reconfigurer complètement le discours de la
médecine et de la psychiatrie.
Les études cliniques randomisées
L’introduction
d’un dossier d’AMM exige de la part des industriels la production d’études
fiables, selon le modèle des RCT (Randomised controlled trials) créés aux USA
et au Royaume-Uni. Il s’agit de tester sur une cohorte divisée en deux groupes
comprenant de nombreux patients atteints de la pathologie, sur les uns la
substance active et sur les autres un placebo ou un médicament de référence
plus ancien. L’instauration progressive des RCT comme prétendus
« instruments de connaissance », appliquant la méthode expérimentale
à la pratique clinique, va accélérer le recours, à partir des années 80
notamment les psychiatres, dans le monde entier, à un outil diagnostic
universel commun (Diagnostic and Statistical Manuel of Mental Disorders, DSM)
qui va profondément modifier et appauvrir l’élaboration de la clinique
psychiatrique.
Malgré leur
faiblesse méthodologique[vii],
les RCT ont aujourd’hui un impact considérable sur le développement de la
connaissance médicale, la formation des élites scientifiques, l’élaboration des
recommandations de prescription. Elles sont par ailleurs devenues un des
principal vecteur d’échanges d’informations entre les firmes et les cliniciens.
L’ancienne méthode de construction du savoir clinique, c’est-à-dire l’étude de
cas cliniques est tombée en désuétude.
Les cliniciens
travaillant dans le cadre de ces études passent en général plus de temps à
rédiger des protocoles de recherche qu’à proposer une réflexion clinique sur
leurs patients. Le style d’interviews utilisés dans ces études, c’est-à-dire le
remplissage d’échelles de scores ayant une allure « scientifique », a
tendance à s’étendre à la pratique psychiatrique clinique. Les entretiens
directifs deviennent la règle en appauvrissant la relation au patient et sont
responsables d’une perte d’informations cruciales sur l’environnement et
l’histoire du patient.
Nous
n’observons plus ces dernières années d’innovations, de progrès thérapeutiques
dans le domaine des psychotropes. Soumises à la nécessité de maintenir un flux
financier, les firmes conçoivent actuellement les RCT comme support à la promotion d’un produit
récemment breveté pour une nouvelle indication ou pour un autre segment du
marché ou hésitent à prendre le risque d’une étude supplémentaire qui
accentuerait la mise en évidence d’effets indésirables (nouveaux neuroleptiques
et troubles métaboliques; antidépresseurs SSRI et suicide). Ces effets négatifs
ne deviendront apparents qu’avec les résultats des études post-AMM ou par les
premiers signaux apparaissant via la pharmacovigilance.
Ainsi,
nous voyons actuellement proliférer les indications reconnues et les
indications « off-label » pour des nouveaux antipsychotiques dont on
sait qu’ils ne présentent pas d’avantages thérapeutiques réels par rapport aux
anciens mais qu’ils ont un profil d’effets indésirables comportant d’avantage
de risques.
Les sociétés de recherches privées
Les RCT sont des études
très coûteuses et sont dès lors réalisées par les firmes pharmaceutiques
elles-mêmes dans le but d’obtenir l’AMM.. Celles-ci sous-traitent pour près de 2/3
des études la réalisation de ces recherches à des sociétés privées (Contract
Research Organizations, CROs) plutôt qu’à des centres académiques 17. Ensemble, elles en
fixent seules les règles méthodologiques avant de s’assurer la participation de
psychiatres cliniciens qui ont beaucoup à y gagner financièrement et en termes
de notoriété. Cette nouvelle pratique de la recherche a complètement remodelé
les règles de confidentialité, de publication et de propriété intellectuelle en
matière de recherche scientifique et permet de s’interroger sur le contrôle du
recrutement des patients (faux patients, diagnostics erronés, ...)
Les CROs ont déplacé,
probablement pour limiter les coûts, la réalisation des études cliniques dans
d’autres régions du monde (Europe de l’Est, Asie, Afrique).Quelle est la
validité des échelles de score et des critères diagnostiques établies dans nos
pays quand elle sont transposées dans d’autres cultures ? Et quelles sera
la pertinence des règles de bonnes pratiques (« guidelines») européennes
qui sont basées sur des études cliniques randomisées, réalisées de façon
délocalisée sur des troubles mentaux importés de toutes pièces.
Transparence des données des études cliniques
Vu les enjeux
économiques majeurs et la concurrence acharnée, les firmes gardent la maîtrise
du contenu de ces études et le traitement des données statistiques. La firme
produit, sans négociation avec les cliniciens, le rapport final sur
l’efficacité, la sécurité, les effets secondaires et les recommandations de
dosage. La grande majorité des études de phase IV (8) ne sont pas soumises aux
agences de régulation (FDA, EMEA). Ne seront publiées que celles de ces études
qui montrent un bénéfice du médicament produit par la firme. Vu les enjeux
financiers , il est démontré que les données brutes de ces études ont parfois
été rapportées de façon tronquée 8, 9). De même l’interprétation de la signifiance
statistique semble être présentée de manière à maximaliser les bénéfices et à
minimiser les risques. Les résultats de ces études restent la propriété des
firmes et les détails des données brutes des études, publiées ou non, ne sont
pas accessibles à l’analyse des scientifiques indépendants (8). Que dire d’une
recherche scientifique qui refuse de soumettre ses protocoles et ses résultats
à la critique d’autres chercheurs ? Par exemple, la firme pharmaceutique
produisant la sertraline n’a finalement obtenu des résultats positifs dans le
syndrome de stress post-traumatique que dans une étude sur les quatre réalisées
et uniquement sur une cohorte comprenant 76% des femmes.
Les résultats des études
qui montrent un bénéfice sont repris dans des articles scientifiques rédigés
par des agences spécialisée (ghostwritting) et sont ensuite attribués et signés
par des personnalités académiques, «experts scientifiques» ou «leaders
d’opinion», avant d’être publiés dans des revues scientifiques de référence.
Les refus de
collaboration ou les conséquences scientifiques de négociations déséquilibrées
entre industriels et chercheurs qui souhaitent rester indépendants, ne font que
très rarement la une des revues médicales.
Cas particulier des antidépresseurs
La situation actuelle de
la pathologie mentale est paradoxale. Il peut être utile de revenir plus en
détails au cas des antidépresseurs. La dépression, terme qui désigne une
douleur morale qui peut frapper nombreux d’entre nous, est largement décrite et
médiatisée. Des campagnes successives nous incitent à y prêter plus d’attention
et à être plus interventionnistes dans toute forme de traitement. Et
étrangement, dans cette circonstance comme dans d’autres qui touchent à la pathologie
mentale, il semble que la qualité de nos traitements soit en net recul (8).
Plusieurs méta-analyses
de grande ampleur[viii] concluent que sur tous
les patients inclus dans des études cliniques sur l’efficacité des
antidépresseurs, seuls 50% des patients connaissent une amélioration clinique
mesurable sur l’échelle d’Hamilton. Ce qui est un résultat assez médiocre
comparativement aux 40% d’amélioration sous placebo.

La différence même
minime entre les effets de la substance active et le placebo, mais
« statistiquement significative », est considérée comme suffisante
pour attester que le médicament « fonctionne». Les agences de régulation
approuvent ces drogues et les firmes en font la promotion comme s’il s’agissait
de vrais traitements d’une maladie. Ensuite, les cliniciens les prescrivent
abondement. Si cette constatation théorique sur l’effet placebo était utilisée
dans la pratique clinique, il devrait y avoir un plus grand usage de placebo ou
à tout le moins, une attente prudente avant de prescrire des médicaments. En cas de réponse positive, le clinicien
devrait informer le patient du fait que l’amélioration pourrait être induite
par d’autres facteurs. Ou encore, il devrait être possible d’optimaliser ces
autres facteurs pour arriver pratiquement au même résultat que les substances
qui « fonctionnent » et donc éviter les effets indésirables et
les risques non négligeables [ix]
qu’occasionnent les substances actives.
En y regardant de plus
près sur des études englobant un très grand nombre de patients, même une petite
différence d’un ou deux points sur une échelle peut donner une différence
« statistiquement significative ». Ce qui veut dire, qu’une substance
qui est soit un peu sédative, soit un peu calmante donne des résultats positifs
pour « soigner la dépression » si l’échelle de scores utilisée pour
mesurer l’efficacité inclut des items tels que la qualité du sommeil ou
l’anxiété. De cette façon, il serait possible de prouver que la nicotine, les
benzodiazépines, les antihistaminiques, le méthylphénidate, les
antipsychotiques et la plupart des anticonvulsivants sont des
« antidépresseurs » . La plupart de ces produits ont d’ailleurs déjà
montré leur efficacité dans des RCT.
Les patients qui
reçoivent un « antidépresseur » ont 50% de chance de ne pas ressentir
d’effet bénéfique et 50% de chance de ressentir un effet peut-être un peu plus
bénéfique ou peut-être simplement comparable qu’avec de la nicotine ou un
antihistaminique par exemple. Il ne s’agit donc certainement pas d’un
traitement spécifique « magic bullet ». Pourtant, le patient sera
convaincu par différentes sources d’information sur les antidépresseurs de
recevoir un médicament à l’effet équivalent sur son mal-être que l’effet d’un
antibiotique sur une pneumonie ou de l’insuline pour le diabète.
Plus inquiétant encore,
les patients qui se sentaient bien sous benzodiazépines ou d’anciens
psychotropes ont été fortement incités à se sevrer pour prendre un ISRS qui ne
leur fait aucun effet bénéfique.
La différence majeure
entre ces différentes drogues plus anciennes et les médicaments qui sont
qualifiés d’« antidépresseurs » est que ces derniers ont reçu une AMM
et ont bénéficié d’une promotion agressive et efficace pour le traitement de la
dépression. De leur côté, la nicotine ou les antihistaminiques (trop connus
pour d’autres usages) n’auraient pas été commercialisés de façon crédible pour
cette indication tandis que les antipsychotiques et les anticonvulsivants sont
orientés vers d’autres cibles commerciales (troubles de l’humeur,...). En cours
de route, d’autres médicaments tout aussi utiles dans le traitement de
symptômes dépressifs ont vu leur utilisation marginalisée (par exemple les
antidépresseurs tricycliques ou les
benzodiazépines).
Contrairement
aux études réalisées dans les autres champs de la médecine, les études
randomisées concernant les nouveaux
psychotropes n’apportent pas de preuves que ces médicaments sauvent des vies ou
permettent de remettre des gens au travail. Tout au plus, ces études montrent
que ces substances ont un effet, « fonctionnent» chez certaines personnes.
Mais avoir un effet sur une échelle de score ne veut pas dire qu’il s’agit d’un
traitement efficace. C’est efficacité spécifique reste à prouver (par exemple,
un effet sédatif avéré n’est pas une preuve d’efficacité sur les symptômes
dépressifs).
La
psychiatrie basée sur les preuves et les règles de bonnes pratiques
(guidelines)
Une
fois établies « les preuves » de l’efficacité des psychotropes via
les RCT, l’étape suivante
est de s’assurer que les cliniciens adhèrent aux règles de bonnes pratiques en
matière de prescription (guidelines) synthétisées par un groupe d’experts. Les
gestionnaires de soins attendent ensuite attendre des cliniciens qu’ils suivent
ses « guidelines ». Toute déviation par rapport à celles-ci de la
part d’un clinicien implique de pouvoir être justifiée, ce qui transforme peu à
peu et sans légitimité, ces lignes de conduite en règles contraignantes. Le
clinicien est fortement incité à traiter ses patients non pas d’après sa longue
expérience clinique mais d’après des études statistiques dont la méthodologie
semble souvent douteuse. Nous ne disposons actuellement d’aucune alternative
aux RCT construites par les firmes pour rédiger ces « guidelines ».
C’est aux pouvoirs publics et donc aux
décideurs politiques de décider de
mettre les moyens pour le financement d‘études indépendantes.
Détérioration
Cette
détérioration (10,11,12) qui transparaît au travers de tout ce qui a déjà été
dit ici ressort dans plusieurs études menées par Healy et Al sur la population
d’un hôpital psychiatrique du Nord du Pays de Galle [x],[xi]. En
50 ans, les mesures d’internement forcé en psychiatrie ont été multipliées par
5 ; les admissions pour pathologies mentales sévères, par 7; le taux de
suicide chez les patients schizophrènes par 20 et la mortalité générale pour
les malades atteints de pathologies psychiatriques sévères a fortement
augmenté.
Conclusion
Nous voyons
donc qu’actuellement le savoir psychiatrique, celui qui est partagé par les
médecins comme celui qui est diffusé dans le grand public, est orienté par la
nécessité pour les firmes
d’obtenir
ces AMM et par des
contraintes de marketing : état du marché, concurrence, évolution des
besoins, habitudes de prescription, …
La question de
l’objectivité de la recherche bio-médicale nécessite un débat beaucoup plus
vaste sur les rapports de pouvoir qui structure ce secteur, sur les mécanismes
de sélection des projets, sur le statut de la recherche post-AMM et finalement
sur le rôle de la puissance publique dans le processus d’innovation en matière
de médicament1.
Le combat pour la
transparence reste primordial. Les données brutes des RCT devraient être
soumises de façon automatique et avec les moyens requis à l’interprétation critique
par d’autres chercheurs, tant pour ce qui concerne les données des études
montrant un bénéfice que pour celles qui ne donnent pas de résultats
favorables.
De façon tout à fait
évidente, les RCT telles que réalisées actuellement par les firmes ne sont pas
construites pour orienter la pratique clinique. Si c’était le cas, elle devrait
s’intéresser plus largement à tout le processus de soins dans lequel le
médicament n’est qu’un élément marginal.
De façon plus générale,
c’est toute une logique de type marchande qui met à son service les soignants,
en réduisant la pratique des soins à l’échange d’un produit de consommation,
clairement délimité, et en élaguant de ce fait tout ce qui n’entre pas dans ce
cadre et principalement le rapport humain et l’engagement dans la durée auprès
des patients. (12) Notre objectivité nous oblige à prendre en compte la
subjectivité des patients comme une donnée irréductible qui ne relève en rien
d’une vision passéiste de la psychiatrie.
Dr Monique Debauche
[i] HEALY D., The
Creation of Psychopharmacology, Cambridge, Massachussets, London, England,
Harvard University Press. 2002, 469 p.
(3) VANDEREYCKEN W., VAN DETH R., Psychiaters te koop , Antwerpen, Garant, Cyclus, 2006, 272 p.;
ANGELL M., The Truth About The Drug
Companies – How they Deceive Us and What About To Do About It , New York,
Ed.Random House Trade Paperbacks , 2005, 319 p.
[v] KIRK S., KUTCHINS H., Aimez-vous
le DSM : le triomphe de la psychiatrie américaine, Le
Plessis-Robinson, Institut Synthélabo, Coll. Les Empêcheurs de Penser en Rond,
1998, 424 p.
[vi] HACKING I., L’âme
réécrite – Etude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire,
Paris, Les Empêcheurs de Penser en Rond, 2006, 451 p.
[vii]
«Progrès
thérapeutique : la faillite des agences » et «Les agences du médicament n'exigent pas assez d'évaluations
comparatives», Prescrire,
décembre 2002, n° 234, p. 847 et p. 850 et 851.
[viii] HEALY D. « Trussed in evidence: guidelines, tramlines and fault lines ». Texte
de la présentation Pills, Politics
and Practice Demanding People-Centred Medicines Policy in the 21st Century
October 26-27 2006, Amsterdam. HAI Europe Jubilee Conference
[ix] MIGNOT G. «effets indésirables des antidépresseurs». texte
de la présentation à la réunion de consensus sur l’usage efficient des antidépresseurs dans le traitement d’indications
autres que les troubles dépressifs . INAMI. Bruxelles, 31 mai 2007.
[x] HEALY D, HARRIS M, CATELL D et AL (2005). Service utilisation
in 1896 and 1996 : morbidity and mortality data from North wales. Hist
Psychiatrica 16,27-41
[xi] HEALY D, HARRIS M, TRANTER R et Al (2006). Lifetime
suicide rates in treated schizophrénia : 1875-1924 and 1994-1998 cohorts
compared. British J Psychiatry 188, 223-228