Le millepertuis efficace dans la dépression légère?LLG 47, septembre 2005

Dépression légère

Dans la littérature, les termes de dépression légère ou sévère sont souvent employés. Le terme de dépression légère est considéré comme inapproprié : il peut correspondre à des épisodes légers de dépression majeure,  à des épisodes moins sévères n'atteignant pas les critères de dépression majeure ou à de la dysthymie qui est un trouble dépressif chronique. En général, un score de 14-20 (sur un maximum de 67 dans le Hamilton Depression Rating Scale 17-item) est considéré comme correspondant à un épisode de gravité légère d'une dépression majeure (1). Le DSM IV  distingue sur des critères arbitraires dépression légère, modérée ou sévère. Il n’y a pas de consensus sur la définition de dépression sévère (2). Dans les études, la dépression sévère est souvent définie comme : un score d’au moins 23 sur l’échelle de diagnostic de la dépression d’Hamilton, retentissement sévère sur la vie sociale ou professionnelle, hospitalisation pour ce motif, trouble dépressif avec mélancolie ou signes d’atteinte vitale (2). Ce flou relatif dans les définitions rend l'interprétation des résultats des études, avec les antidépresseurs entre autres, plus difficile.

Les études

Pour mieux illustrer l'évolution de l'évaluation de l'efficacité du millepertuis, nous présentons les études dans une perspective historique.

Le millepertuis est considéré comme efficace versus placebo dans le traitement de la dépression légère à modérée dans deux synthèses méthodiques (systematic review SR) (3) sur des durées de 4 à 12 semaines de traitement.  Une étude randomisée, contrôlée (RCT) (5) sur 6 semaines de traitement de présentant une dépression modérée à sévère montre également une efficacité du millepertuis versus placebo. Deux autres RCTs non incluses dans ces synthèses méthodiques (6,7) ne montrent cependant pas d'efficacité pour 8 semaines de traitement  d'une dépression majeure. Toutes ces RCTs sont difficilement comparables, utilisant des doses différentes de millepertuis avec des concentrations différentes en principes actifs, des échelles de score de dépression parfois différentes (différentes versions de l'échelle d'Hamilton par exemple) et des seuils sur les mêmes échelles également différents. Il faut également se rappeler l'évolution spontanément favorable d'une dépression mineure dans un nombre important de cas et, dans les études, une évolution favorable également sous placebo (variable d'une étude à l'autre).

Les études reprises dans les synthèses méthodiques citées plus haut ne montrent pas de différence d'efficacité entre le millepertuis et des antidépresseurs utilisés à des doses variables. Il en est de même dans la RCT de Davidson (6) ne montrant pas de différence entre le milleprtuis et la sertraline.
Une nouvelle méta-analyse (8
) de toutes ces RCTs montre un risque relatif (ajusté) d'amélioration des symptômes à la limite de la signification statistique : RR de 1.30 (IC à 95% de 1.0 à 1.6).

Les deux publications encore plus récentes montrent des résultats contradictoires. La première (9) ne montre pas d'efficacité du millepertuis versus placebo en cas de dépression modérée. La deuxième (10) ne montrant pas d'infériorité d'un traitement de 42 semaines par millepertuis versus sertraline pour une dépression modérée à sévère .

Les preuves d'efficacité demeurent donc contradictoires. La Revue Prescrire (11) titrait: "au mieux une légère efficacité, mais de nombreuses interactions à prendre en compte". Arznei-telegramm (12) reprend récemment ces conclusions: efficacité au mieux minime, pas de conclusion possible sur l'utilité du millepertuis dans les études comparatives avec les antidépresseurs, interactions significatives surtout chez des patients présentant plusieurs maladies.

Interactions

Les interactions possibles du millepertuis avec d'autres médicaments sont signalées par les études (13) et la pharmacovigilance (11). Certains composants du millepertuis peuvent ainsi diminuer l'effet thérapeutique de médicaments comme des immunodépresseurs (risque de rejet de greffe), les contraceptifs oraux (risque de grossesse), les anticoagulants oraux (risque de thrombose), les inhibiteurs de la protéase du HIV, la digoxine, de l'amitriptyline, de la méthadone, de certaines statines, de certains inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine ISRS (risque de syndrome sérotoninergique).

En conclusion, si le millepertuis est efficace, l'ampleur de son efficacité est difficile à préciser et ses interactions avec d'autres médicaments (particulièrement certains antidépresseurs) sont à rappeler. Les différentes présentations (disponibles également hors pharmacie) ne sont pas standardisées au point de vue concentration en produits actifs.

Traitement médicamenteux de la dépression

Un effet préventif du suicide avec un traitement antidépresseur n'est pas prouvé. Certains antidépresseurs ISRS augmentent le risque de suicide, chez les enfants et adolescents certainement. Un risque similaire avec les antidépresseurs tricycliques n'est pas exclu. Les preuves d'un bénéfice réel des antidépresseurs semblent peu convaincantes à des auteurs de plus en plus nombreux. Certains estiment que leur efficacité n'est pas prouvée de manière adéquate : "malgré une utilisation depuis plusieurs décades, ni l'efficacité ni la sécurité des antidépresseurs actuellement disponibles n'ont été prouvées de manière adéquate" (12). D'autres reprennent le même point de vue (14). Les méta-analyses des études contrôlées ne montrent pas de éduction du suicide; la réduction générale observée s'est amorcée avant l'augmentation du nombre de prescriptions d'antidépresseurs et malgré cette augmentation des ventes les taux de suicide ont augmentés dans certains groupes d'âge et dans certaines régions.

Le millepertuis serait donc dans la même situation d'incertitude que les antidépresseurs.

Pierre Chevalier

Références

1. DTB. Mild depression in general practice: time for a rethink? Drug and Therapeutics Bulletin  2003;41(8):60-4.

2. Bijl D, Verhoeven W. Antidepressiva bij depressie: een kritische beschouwing. Geneesmiddelenbulletin 2002;36:51-9.

3. Linde K, Mulrow CD. St John's Wort for depression. In: The Cochrane Library, Issue 2, 2003. Oxford: Update Software.

4. Whiskey A, Werneke U, Taylor D. A systematic review and meta-analysis of Hypericum perforatum in depression: a comprehensive clinical review. Int Clin Psychopharmacol 2001;16:239–252.

5. LECRUBIER Y, CLERC G, DIDI R et al. Efficacy of St. John’s wort extract WS 5570 in major depression : a double-blind, placebo controlled trial. Am J Psychiatry 2002;159:1361-6.

6. Davidson JRT, Gadde KM, Fairbank JA. Effect of Hypericum perforatum (St John's Wort) in major depressive disorder: a randomized controlled trial. JAMA 2002;287:1807–14.

7. Shelton RC, Keller MB, Gelenberg A, et al. Effectiveness of St. John's wort in major depression: a randomized controlled trial. JAMA 2001;285:1978–86).

8. WERNEKE U, HORN O, TAYLOR D. How effective is St. John's Wort? The evidence revisited. J Clin Psychiatry 2004;65:611-7.

9. Uebelhack R, Gruenwald J, Graubaum HJ, Busch R. Efficacy and tolerability of Hypericum extract STW 3-VI in patients with moderate depression: a double-blind, randomized, placebo-controlled clinical trial. Adv Ther 2004;21(4):265-75.

10. SZEGEDI A, KOHNN R, DIENEL A et al. Acute treatment of moderate to severe depression with hypericum extract WS 5570 (St John’s wort) : randomised controlled double-blind non-inferiority trial versus paroxetine. BMJ 2005:330:503-6.

11. LRP. Millepertuis et états dépressifs. Revue Prescrire 2004;4(250):362-9)

12. Arznei-telegramm 2005;36(5):45-6).

13. DE SMET P. Drug therapy : herbal remedies. N Engl J Med 2002;347:2046-56.

14. Moncrieff J, Kirsch I. Efficacy of antidepressants in adults. BMJ 2005;331:155-9.