Neuroleptiques et démence de la personne âgée      LLG n°60, décembre 2008

 

 

Fréquence

La fréquence de la prescription de psycholeptiques chez les personnes âgées est préoccupante. Une enquête réalisée sous l’égide du KCE dans des maisons de repos en Belgique avait conclu (Vanderstichele 2006) : « En ce qui concerne la qualité de prescription, nous avons pu observer une polypharmacie considérable chez la plupart des résidents. Le nombre élevé de médicaments et de combinaisons de médicaments en tant que tel pourrait être source de préoccupation. …Toutefois, la prévalence de l’utilisation chronique de benzodiazépines, d’antidépresseurs et d’antipsychotiques (souvent en combinaison) était très élevée. » Cette enquête montrait, entre autres, que près de 70% des personnes institutionnalisées prenaient un psycholeptique, dans 30% des cas plusieurs psycholeptiques. Sur l’ensemble des sujets concernés par l’enquête, plus de 10% prenaient un neuroleptique de manière chronique.

 

Sécurité

Pourquoi cette prescription chronique fréquente de psycholeptiques, particulièrement de neuroleptiques, doit-elle susciter des questions ? En premier lieu, en raison de la sécurité de ces médicaments chez les personnes âgées. Les effets indésirables des antipsychotiques « classiques » et « atypiques » sont différents. Les premiers présentent principalement, surtout pour certaines substances et/ou à de plus fortes doses, un risque d’apparition précoce de symptômes extrapyramidaux et un risque de survenue de dyskinésie tardive en cas d’utilisation prolongée. Ces effets extrapyramidaux précoces sont plus rares en cas d’usage des neuroleptiques « atypiques », notamment avec des doses d’olanzapine et de rispéridone inférieures à 6 mg par jour (sauf si antécédents) et ils sont moins fréquents avec la clozapine (Farmacotherapeutisch Kompas). A dose plus élevée, les neuroleptiques atypiques pourraient, selon une étude rétrospective, provoquer autant de symptômes parkinsoniens que les conventionnels (Rochon 2005). Une différence entre neuroleptiques atypiques est probable quant à ces effets indésirables ; la rispéridone semble en tous cas associée à des manifestations dyskinétiques aussi bien précoces que tardives (Friedman 2006). Une dyskinésie tardive n’a pas été observée à ce jour avec la clozapine ( Farmacotherapeutisch Kompas) . Par contre, les antipsychotiques atypiques peuvent provoquer une augmentation de poids, une augmentation de la cholestérolémie et de la triglycéridémie, voire une pancréatite (Farmacotherapeutisch Kompas). Ils peuvent aussi provoquer un diabète (par augmentation du poids corporel mais aussi par d'autres mécanismes) mais le risque est variable suivant les molécules (plus élevé avec la clozapine et l'olanzapine) comme il est présent également avec certains antipsychotiques classiques (chlorpromazine, thioridazine) (Proietto 2004).

Les neuroleptiques atypiques montrent également un risque accru, quoique rare, de survenue d’une thromboembolie veineuse par rapport aux neuroleptiques conventionnels, (Liperoti 2005). La clozapine peut provoquer une agranulocytose (1 à 2%), et plus rarement une myocardite ou une cardiomyopathie (Farmacotherapeutisch Kompas).

L’utilisation d’antipsychotiques atypiques chez des personnes démentes augmente le risque de survenue de décès (Schneider 2005) : OR 1.54 (IC à95% 1.06-2.23 ; p=0.02.

Les auteurs d’une synthèse méthodique de la Cochrane (Ballard 2006) concluent : malgré leur modeste efficacité, l’augmentation significative des effets indésirables confirme que la rispéridone et l’olanzapine ne doivent pas être utilisés en routine pour traiter des patients déments présentant de l’agressivité ou une psychose sauf en cas de risque important de détresse sévère.

Un risque accru de survenue d’AVC sous traitement neuroleptique atypique a été communiqué (CBIP. Neuroleptiques atypiques chez des personnes âgées déments: risque accru d’accidents vasculaires cérébraux. CBIP Bon à savoir 15.03.04). Une méta-analyse montre que l’utilisation d’antipsychotiques atypiques chez des personnes démentes augmente le risque de survenue de décès (Schneider 2005) : OR 1.54 (IC à95% 1.06-2.23 ; p=0.02. Une étude d’observation plus récente (Kales 2007) mentionne également une mortalité accrue chez des patients âgés déments sous neuroleptiques versus autres psychotropes. Les études divergent sur une différence de risque entre neuroleptiques atypiques et conventionnels : risque équivalent pour certains auteurs (Schneeweiss 2007), risque même plus important avec les neuroleptiques conventionnels, dans une étude d’observation (Gill 2007) mis celle-ci comporte plusieurs facteurs confondants possibles. Nous ne disposons pas de données suffisantes sur le risque d’AVC provoqués par les autres neuroleptiques dits classiques chez les personnes âgées démentes. La FDA estime cependant que des données limitées suggèrent également une augmentation du risque de décès avec ces molécules (FDA 2005), probablement sur base d'études de cohorte rétrospectives comme celle montrant un risque similaire entre halopéridol et neuroleptique dit atypique (Gill 2005) ou celle comparant neuroleptiques conventionnels et atypiques chez les personnes âgées en général (sans diagnostic connu) (Wang 2005). Une synthèse méthodique (Carson 2006) souligne que les études permettant d’évaluer ce risque sont à court terme et dans des populations très sélectionnées ; ce risque accru d’événements cérébrovasculaires et de mortalité doit encore être mieux évalué.

 

 

Efficacité

Nous disposons de peu d'études rigoureuses concernant l'utilisation de médicaments dans cette indication (Lee 2004). Une première synthèse méthodique de la littérature (Sink 2005) conclut que le traitement des symptômes  neuropsychiatriques de la démence par des neuroleptiques est peu efficace : l'efficacité de la rispéridone et de l'olanzapine est la mieux montrée mais leur efficacité est faible.

Une deuxième synthèse méthodique (Carson 2006) conclut : l’olanzapine et la rispéridone sont plus efficaces qu’un placebo, sans différence d’effets indésirables à court terme. La rispéridone n’est pas supérieure à l’halopéridol dans les études de meilleure qualité mais présente un avantage pour certaines mesures de symptômes extrapyramidaux ; pas de conclusion possible pour les autres antipsychotiques ; les études sont toutes à court terme et effectuées dans des populations fort sélectionnées. La rispéridone a été peu évaluée dans des situations d’agressivité importante spécifiquement en cas de formes évoluées de démence.

Les auteurs d’une autre synthèse méthodique de la Cochrane Collaboration (Ballard 2006) concluent à une modeste efficacité, de la rispéridone et de l’olanzapine ; ces auteurs estiment que ces médicaments  ne doivent pas être utilisés en routine pour traiter des patients déments présentant de l’agressivité ou une psychose sauf en cas de risque important de détresse sévère.

 

Arrêter ou continuer un neuroleptique prescrit chez une personne démente ?

Au vu de ces données comparatives concernant la sécurité et l’efficacité de ce traitement neuroleptique en cas de démence chez une personne âgée, il semble donc prudent, d’une part, de réévaluer la nécessité de tout traitement neuroleptique chez ces personnes et d’autre part, d’envisager un arrêt de ce traitement.

Un arrêt d'un traitement neuroleptique chez ce type de patient est-il possible et quel en est le risque ? Une petite étude (100 personnes) montre qu'un arrêt du traitement neuroleptique (ancien ou rispéridone) chez des patients âgés d'au moins 65 ans, atteints d'une maladie d'Alhzeimer probable et institutionnalisés, ne modifie pas significativement leur comportement, les symptômes psychiatriques ni la qualité de vie. (Ballard 2004). Une autre étude (Fossey 2006) montre qu’un programme de formation et de soutien du personnel d’un home permet d’y réduire la prescription de neuroleptiques sans modification significative des troubles de comportement chez les résidents.

Une RCT récente (Ballard 2008) s’est penchée sur les risques liés à la poursuite d’un traitement ou à son arrêt chez 165 patients présentant une maladie d’Alzheimer. Par rapport à sa poursuite, l’arrêt d’un traitement neuroleptique instauré depuis au moins 3 mois, ne montre, à 6 mois et 12 mois, pas de différence statistiquement significative pour des critères fonctionnels et cognitifs : à 6 mois, modification moyenne au score Severe Impairment Battery (SIB) -0,4 (IC à95% de -6,4 à 5,5 ; p=0,9) et au score Neuropsychiatric Inventory (NPI de -2,4 (IC à 95% de -8,2 à 3,5 ; p=0,4), Standardised Mini Mental State Examination (SMMSE) score de -1,0 (IC à 95% de -2,7 à 0,7 ; p=0,2), avec ajustement par rapport aux valeurs initiales. Les auteurs mentionnent une efficacité possible des neuroleptiques en cas de symptômes neuropsychiatriques plus sévères (NPI ≥ 15) mais il ne s’agit que d’une tendance statistique, non significative. Ils soulignent aussi la nécessité de mettre cette probable efficacité limitée en balance avec les effets indésirables de ce traitement.

 

Conclusion

L’efficacité des neuroleptiques pour le traitement des problèmes comportementaux des personnes âgées présentant une démence est, au mieux, faible. Leurs effets indésirables, parfois sévères, sont connus. Un traitement chronique avec ces médicaments semble donc rarement justifié. Un arrêt de ce traitement est montré possible dans plusieurs études, sans recrudescence des symptômes ayant motivé le traitement.

 

Pierre Chevalier

 

Références

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