Pharmacie clinique et soins pharmaceutiques… Pourquoi ? Comment ?LLG n°54, juin 2007

En guise d’introduction…

La pharmacie clinique, aussi appelée « soins pharmaceutiques », se définit comme l’ensemble des activités par lesquelles un pharmacien (appelé pharmacien clinicien) travaille en collaboration avec les autres professionnels de la santé et les patients pour établir un plan de traitement, le mettre en œuvre, et en assurer le suivi.

 

Le concept de pharmacie clinique et son développement sont principalement d'origine nord-américaine (Etats-Unis, Canada) et anglaise. Cette pratique pharmaceutique s’est développée en grande partie suite à la publication d’études ayant mis en évidence un besoin urgent d’optimisation de la qualité d’utilisation des médicaments (que ce soit en terme de prescription, d’administration, ou de suivi), et ce afin d’améliorer l’efficacité et la sécurité des traitements, ainsi que d’en diminuer les coûts.

Progressivement donc, au cours des 30 dernières années, des services de pharmacie clinique se sont développés dans les pays anglo-saxons. Ces derniers ciblaient dans un premier temps des patients hospitalisés, mais se sont ensuite étendus à des patients en ambulatoire. Aujourd’hui, et à titre d’exemple, 94% des hôpitaux canadiens disposent de services de pharmacie clinique (Bussière, 2001), et des pharmaciens cliniciens participent aux tours de salle dans 80% des gros hôpitaux américains (Pedersen, 2005). De quoi faire pâlir les pharmaciens hospitaliers européens, qui passent encore la majorité de leur temps de travail à des tâches de distribution et de préparation des médicaments.

 

Concrètement, que fait un pharmacien clinicien ?

Le pharmacien clinicien fournit ce que l’on appelle des « soins pharmaceutiques ».

Tout d’abord, cela peut se faire de façon « horizontale », c’est-à-dire que le pharmacien va intervenir dans l’optimisation du traitement de patients hospitalisés (en priorité des patients considérés comme ayant un risque non négligeable d’événements iatrogènes) dans un ou plusieurs services hospitaliers particuliers (par exemple médecine interne, chirurgie, soins intensifs, gériatrie, …). Le pharmacien y consacre une partie ou la totalité de son temps de travail. Par exemple, dans une étude réalisée à l’UCL dans un service de gériatrie aiguë, le pharmacien clinicien – présent 4 jours par semaine dans l’unité - faisait pour chaque patient les choses suivantes : (1) anamnèse médicamenteuse à l’admission, afin de clairement identifier les médicaments pris par le patient, et d’éventuels problèmes de compliance ; (2) analyse du traitement prescrit et interventions auprès du prescripteur, et en collaboration avec celui-ci, afin d’optimiser le traitement à court, moyen, et long terme ; (3) conseil sur le traitement de sortie, et transfert d’informations au médecin généraliste sur les changements de traitements opérés et le suivi proposé. Le pharmacien répond également à l’ensemble des questions posées par les autres professionnels, en rapport avec les médicaments. Il s’agit donc bien d’une approche centrée sur le patient, en collaboration proche avec le prescripteur et les autres membres de l’équipe soignante.

Ensuite, la pharmacie clinique peut s’opérer de façon « verticale ». Il s’agit alors d’intervenir dans l’optimisation de l’utilisation d’un (groupe de) médicament(s) particulier(s). A titre d’exemple, cela se fait le plus couramment pour les antibiotiques, les anticoagulants, les médicaments du diabète, de l’insuffisance cardiaque, etc. L’objectif est de cibler des médicaments connus pour être fréquemment à l’origine d’événements iatrogènes, ou étant coûteux pour la société.

 

A ce stade, il me paraît essentiel d’insister sur le fait que l’activité du pharmacien clinicien n’a absolument pas pour but d’empiéter sur le travail des autres professionnels. Il s’agit au contraire d’une activité tout à fait complémentaire, notamment à celle des médecins et infirmiers, qui s’inscrit dans le cadre d’une volonté d’amélioration de la qualité d’utilisation des médicaments, de par l’apport de compétences spécifiques et complémentaires à celles des autres intervenants. Elle constitue donc, pour le patient, une valeur ajoutée.

 

Qu’est-ce que cela apporte au patient, et à la société ?

De nombreuses études, de nature observationnelle ou expérimentale (y compris des études randomisées contrôlées) ont permis de démontrer que les services de pharmacie clinique sont bien acceptés par les autres professionnels de la santé, qu’ils permettent d’améliorer l’efficacité des traitements, ainsi que d’en réduire les risques et les coûts. Davantage d’informations au sujet de ces études se trouvent dans deux articles de revue récents en français (Spinewine, 2003 ; Ampe, 2007). Un bénéfice en terme de qualité de vie pour les patients a également pu être démontré dans certaines études. 

 

Le point sur la situation en Belgique

Au cours des 5 dernières années, plusieurs projets pilotes de pharmacie clinique ont été menés, essentiellement en milieu hospitalier universitaire, et dans une moindre mesure dans des hôpitaux non universitaires. Une enquête réalisée en 2006 a montré qu’on retrouve dans certains hôpitaux universitaires jusqu’à 3 équivalents temps-plein pharmacie clinique, avec en plus des pharmaciens impliqués dans des projets de recherche, ainsi que des pharmaciens en formation clinique. A l’UCL par exemple, le premier poste de pharmacie clinique (temps-plein, durée indéterminée) a été créé il y a 2 ans et demi, un deuxième a vu le jour en janvier 2007, et d’autres postes sont en discussion pour le courant de l’année.

Parmi les incitants au développement de tels projets, on retrouve entre autres : la volonté politique d’améliorer la qualité des traitements et d’en réduire les coûts, la réduction programmée du nombre de médecins, le projet de forfaitarisation des dépenses liées au médicament. A l’inverse, les barrières que les initiateurs des différents projets ont du prendre en compte étaient les suivantes : manque de temps et moyens mis à la disposition des pharmaciens hospitaliers, formation insuffisante, et crainte de difficultés d’acceptation de la part du corps médical.

Avec les quelques années de recul dont on dispose depuis la mise en place et l’évaluation des premiers projets pilotes, on peut dire que l’acceptation par le corps médical et infirmier est généralement excellente, pour autant que les objectifs et les modalités de la collaboration aient été clairement définis au départ. Des preuves solides existent également pour démontrer que la qualité des soins est améliorée (Spinewine, 2007).

Les autorités de Santé ont été sensibilitsées à cette évolution récente, et le Ministère vient de dégager un budget important pour financer de nouveaux projets pilotes à plus large échelle dans le pays. Il s’agit d’une étape importante dans le développement et la reconnaissance de cette nouvelle pratique.

En parallèle, certaines universités ont mis sur pied des formations spécifiques qui permettent aux pharmaciens hospitaliers d’acquérir les compétences nécessaires à la réalisation de soins pharmaceutiques, et les programmes de formation de base pour les futurs pharmaciens sont également modifiés en ce sens.

 

Soins pharmaceutiques et médecine générale : bien au-delà de la « concurrence »

Les soins pharmaceutiques peuvent être délivrés à des patients ambulatoires, et ce dans plusieurs contextes différents :

1° Au sein de centres multidisciplinaires ouverts aux patients ambulants, - services de soins pharmaceutiques où les pharmaciens tiennent une consultation, par exemple dans le cadre de cliniques pour patients diabétiques, insuffisants cardiaques, ou sous anti-coagulants ;

2° Au sein de pratiques de médecine générale de groupe, où le médecin généraliste demande la collaboration du pharmacien par exemple en cas de polymédication complexe, de mauvaise compliance du patient dans la prise de ses médicaments ;

3° Dans les maisons de repos et de soins (MRS), où le pharmacien peut intervenir auprès des infirmiers et des médecins généralistes, afin d’optimiser différents points du circuit médicamenteux (p ex administration des médicaments, prescription, …). A titre illustratif, aux Etats-Unis des pharmaciens appelés « pharmaciens consultants » sont financés pour revoir au minimum une fois par mois l’ensemble du traitement de chaque résident ;

4° Dans les officines ouvertes au public : les études étrangères montrent que les soins pharmaceutiques donnés dans le cadre d’officines ouvertes au public peuvent également donner lieu à une valeur ajoutée importante, et améliorer la qualité de la dispensation. C’est par ailleurs l’objectif des campagnes récentes de l’Association Pharmaceutique Belge, par exemple en rapport avec l’arrêt du tabac, ou l’utilisation des benzodiazépines. Cette approche est d’autant plus pertinente que les patients consultent fréquemment leur pharmacien pour obtenir des informations et des conseils sur l’usage des médicaments. La difficulté actuelle réside dans le fait que les pharmaciens d’officine ne disposent pas toujours d’informations suffisantes sur le patient (y compris antécédents) pour pouvoir faire des interventions appropriées, et que, de plus, ils n’ont pas ou trop peu de contacts directs avec les prescripteurs.

 

Face à ces perspectives d’une plus grande implication du pharmacien dans la prise en charge du traitement de patients ambulants, beaucoup de médecins généralistes se montrent réticents, d’une part parce qu’ils ont l’impression que le pharmacien va empiéter sur leur travail, et d’autre part parce qu’ils doutent que les pharmaciens aient les connaissances, compétences ou attitudes adéquates pour s’investir de cette façon dans la prise en charge du patient. A l’inverse, d’autres généralistes se montrent très désireux de tenter l’expérience…

Sans vouloir entrer dans un trop long débat, je souhaiterais insister sur les points suivants. Tout d’abord, il n’est pas question pour le pharmacien de « marcher sur les plates bandes » du médecin généraliste, mais au contraire de pouvoir, en communiquant avec le médecin généraliste, apporter certaines compétences qui lui sont propres (en connaissant ses limites), pour arriver à une collaboration qui constitue une valeur ajoutée pour le bien-être du patient. Ensuite, il est certain que les pharmaciens ont besoin d’une formation spécifique plus poussée en termes de soins pharmaceutiques et de pharmacothérapie, et qu’ils doivent être prêts à jouer un rôle proactif dans la prise en charge des patients. La formation des futurs pharmaciens a été adaptée en ce sens au cours des dernières années dans plusieurs universités belges. Enfin, une composante essentielle de la réussite d’une collaboration entre médecins généralistes et pharmaciens sera la communication et l’écoute, afin dans un premier temps de se mettre d’accord sur les rôles de chacun, et, dans un deuxième temps de pouvoir arriver, ensemble, à une meilleure prise en charge thérapeutique. Plusieurs initiatives de dialogue « pour mieux se comprendre » existent, et devraient être plus largement implémentées, telles que les cours de prescription communs pour futurs médecins généralistes et futurs pharmaciens à l’UCL, et les GLEMs communs pharmaciens – médecins. Mieux se comprendre pour mieux s’investir et mieux soigner nos patients, n’est-ce pas un objectif intéressant pour nous tous ?

 

Références

-          Ampe E, Spinewine A, Wilmotte L, Hecq JD, Tulkens PM. La Pharmacie clinique: un développement récent de l'activité des pharmaciens pour une prise en charge optimisée des patients du point de vue médicamenteux. Louvain Médical (2006) 125:275-290.

-          Bussières, JF. Perspective canadienne et québécoise de la pratique de la pharmacie en établissement de santé 1999-2000. Pharmactuel 2001 ; 34 : 19-24.

-          Pedersen,C.A.; Schneider,P.J.; Scheckelhoff,D.J. ASHP national survey of pharmacy practice in hospital settings: prescribing and transcribing—2004. Am J Health-Syst Pharm 2005; 62: 378-390.

-          Spinewine A. La pharmacie clinique, une nouvelle orientation pharmaceutique au service des patients: Réalisations à l’étranger et possibilités en Belgique. Louvain Medical 2003;122:127-39.

-          Spinewine A, Dhillon S, Mallet L, Tulkens PM, Wilmotte L, Swine C. Implementation of ward-based clinical pharmacy services in Belgium - Description of the impact on a geriatric unit. Ann  Pharmacother 2006;40:720-8.

-          Spinewine A, Swine C, Dhillon S, Lambert P, Nachega J, Wilmotte L, Tulkens PM. Impact of a collaborative approach on the quality of prescribing for geriatric inpatients. A randomized controlled trial. J Am Geriatr Soc 2007; in press.

 

Pour plus d’informations sur la pharmacie clinique

-          Articles

-          Ampe E, Spinewine A, Wilmotte L, Hecq JD, Tulkens PM. La Pharmacie clinique: un développement récent de l'activité des pharmaciens pour une prise en charge optimisée des patients du point de vue médicamenteux. Louvain Médical (2006) 125:275-290.

-          Spinewine A. La pharmacie clinique, une nouvelle orientation pharmaceutique au service des patients: Réalisations à l’étranger et possibilités en Belgique. Louvain Medical 2003;122:127-39.

-          Site internet : Centre de Pharmacie Clinique de l’UCL : http://www.md.ucl.ac.be/pharma/cfcl/intro.htm

-          Contact : anne.spinewine@facm.ucl.ac.be

 

Anne Spinewine

Pharmacien clinicien et docteur en Sciences Pharmaceutiques à l’Université catholique de Louvain