Sida: la propriété  intellectuelle menace l'accès pour tous aux traitements  LLG 59, septembre 2008

MEXICO, 5 août 2008 (AFP)

 

L'objectif des pays de l'Onu, la distribution gratuite pour tous des traitements contre le sida dès 2010, est sérieusement mis en péril par les  règles  sur la propriété intellectuelle, ou ADPIC, selon un chercheur en économie de la  santé.

 

"Agir partout maintenant" : c'est sur ce thème que se déroule depuis dimanche à Mexico la 17ème conférence mondiale sur le sida, avec en toile de fond la  promesse de l'Onu, faite en 2006.

Lors de la séance inaugurale, dimanche, Pedro Cahn, président de la société  internationale du sida, a admis que le monde ne semblait pas prêt  à tenir cet  engagement. Mais "on ne peut pas permettre que cela arrive", "la victoire  est encore à notre portée", assurait-il.

Rien n'est moins sûr, en dépit des sommes considérables -dix milliards  de  dollars cette année- consacrées à la pandémie.

 

Selon le Pr Benjamin Coriat, chercheur en économie de la santé à  l'Agence  française des recherches sur le sida (ANRS), les règles sur la  propriété intellectuelle menacent la réalisation de cet engagement.

"Depuis 2005, explique-t-il, le cadre légal s'est resserré en matière  de propriété intellectuelle". Les ADPIC (accords sur les aspects du droit  de la  propriété intellectuelle), signés en 1994 dans le cadre de l'OMC, sont devenus à  cette date pleinement applicables.

 

Or ces accords rendent obligatoires les brevets pour les nouveaux produits  de santé, et interdisent selon M. Coriat "la fabrication locale,  l'exportation  ou l'importation de copies de ces produits", c'est à dire les génériques,  fabriqués par les pays en développement et disponibles à des prix réduits.  La règle ne vaut que pour les nouveaux produits de santé, mais, comme  l'a  rappelé le Pr Coriat, 10% de patients par an doivent changer de  traitement,  devenu inefficace ou plus supporté, et passer à ce qu'on  appelle des traitements  "de deuxième ligne", impliquant des médicaments  nouveaux.

 

Les médicaments brevetés sont proposés à tarif réduit dans les pays en développement. Cela n'empêche que les trithérapies de première ligne (contenant  seulement une moitié de médicaments brevetés) coûtent quelque 100 dollars par  an, celles de deuxième ligne (avec plus de 90% de médicaments brevetés) 1.300  dollars par an, et même 3.400 pour les pays dits "intermédiaires".  Compte tenu du passage progressif et quasi inévitable aux médicaments  de  deuxième ligne, les chercheurs ont estimé la hausse des coûts d'ici  2010 à 250%.  "Les sommes considérables mobilisées vont apparaître  insuffisantes pour  faire face à la demande", a indiqué le Pr. Coriat.

 

Et demander aux malades des pays en développement de payer une partie  des  médicaments entraîne déjà, là où c'est le cas, nombre d'abandons de traitements.

 

Le Pr Coriat estime que l'argument des laboratoires pharmaceutiques  selon  lequel les médicaments doivent couvrir le coût des recherches n'est  pas recevable : "ce coût est couvert par la sécurité sociale des pays  riches, ils n'ont  pas besoin pour le rembourser de vendre à prix  prohibitif dans les pays du  sud", dit-il.

 

Comment sortir de ce problème ? Il y a certes des "flexibilités" dans l'application de la règle, notamment le système des "licences obligatoires", qui,  en cas d'"urgence nationale", autorise les fabricants  locaux à produire  eux-mêmes des médicaments brevetés en versant des royalties minimes.  Une procédure complexe qui ne peut être que ponctuelle, selon le  chercheur  et son équipe. Une solution plus pérenne, dit-il, pourrait être  de "repenser  l'outil des licences obligatoires" en définissant une liste  d'antirétroviraux  "essentiels" bénéficiant d'office de ce  système.