MOUVEMENT D'
HUMEUR:
CAPTURE DE
L’EXPERTISE ET TORTURE DES DONNEES:
Marc Bouniton, MG.
Devant la
complexité des enjeux sur lesquels doivent se prononcer les politiques et les
assemblées représentatives (clonage, OGM, recherche sur les embryons,…),
l’expert est appelé à jouer un rôle de plus en plus important dans le processus
d’élaboration de la décision. Mais existe-t-il un expert indépendant, sans
conflit d’intérêt ?
Le politique
dispose en théorie d’un pouvoir régalien sur la gestion des risques ; le
plus souvent cependant, le politique se contente d’avaliser des propositions
faites par son administration ou par des commissions d’experts sans avoir eu le
temps de s’informer ou de réfléchir. Pire, la décision politique peut aussi
être le fruit d’un marchandage, comme le laisse supposer les décisions non
justifiées de certains remboursements de médicaments contre l’avis des experts
du Comité du Médicament ( Mucolytiques à base de N-Acétylcystéine,
remboursement en catégorie B du Pariet® (Rabeprazole),…). Il y a ceux qui
soufflent les décisions et ceux qui les signent en s’appuyant sur l’avis
d’experts (1).
Dans le domaine
du médicament, pour obtenir un remboursement d’un ministre ou la prescription
d’un médecin, le contrôle de l’information devient capital pour les groupes de
pression pharmaceutiques qui cumulent à
la fois un pouvoir financier considérable et une culture d’influence très
performante ; quand leurs intérêts sont en jeu, ils n’hésitent pas à minimiser les dangers (actions AINS n°50
(Vioxx®) et n°2 (Tolindol®), margarines aux phytostérols (action n° 59)),
dissimuler des informations (ES de la phénylbutazone par Ciba-Geigy), manipuler
des journalistes ( Actions Serevent (n°36), Imitrex(n°6)) et des hommes
politiques (Vaccin pneumo (action n°28), dépistage de l’ostéoporose (Action
n°63)) …(5) ou faire pression sur la recherche pour démontrer ce qui les
intéresse; opacifier les débats d’experts, créer des organismes
pseudoscientifiques ou soutenir les revendications de certaines associations de
patients, diffuser des publicités mensongères ne sont pas les moindres de leurs
stratagèmes.
Les conflits
d’intérêts des experts « juges et parties » aggravent cette capture
de l’expertise par les laboratoires pharmaceutiques qui n’hésitent pas à
torturer des données pour accoucher d’une différence statistiquement
significative permettant de s’arroger le label EBM. Une seule étude surtout si
elle est financée par la firme productrice du produit étudié et que son
résultat n’est pas (encore ?) confirmé par d’autres chercheurs
indépendants, ne peut suffire à modifier nos habitudes de prescription.
Beaucoup d’essais cliniques ne modifient pas la mortalité totale mais ne
deviennent « parlants avec un p<0,05 » que sur base de
comparaisons de critères composés, intermédiaires ou de la création de
sous-groupes non prévus au départ de l’expérimentation… ! Par la magie de
l’informatique, n’importe quelle étude finit par parler… le langage de
l’EBM soutenant ainsi une pub
« basée sur des preuves » et le lobby d’experts issus des firmes dans
les réunions de consensus . Certaines
méta-analyses peuvent être le bon moyen d’éclipser les critiques de
certains ECR aux résultats discutables pour en extraire la bonne parole EBM.
Face à cela, il
faut promouvoir un nécessaire retour aux sources: les essais cliniques
comparatifs, une utilisation critique
des niveaux de preuve pour étayer la force d’une affirmation et l'analyse des
critères de validité des méta-analyses.
Un exemple
d’intox : la prévention dans les
maladies chroniques :
Les
complications des maladies chroniques sont sources de souffrances et de
dépenses. Pour certaines pathologies chroniques (ostéoporose, maladies
cardiovasculaires diabète,…), la morbidité peut être corrélée à un
paramètre physiologique mesurable
cholestérol, TA, glycémie, densité osseuse…) ; au-delà d’un certain seuil,
il faudrait « agir » pour prévenir des complications qui vont coûter
plus cher si on ne fait rien (2). Oubliées souvent les modifications du
mode de vie : trop difficiles et moins rentables pour l’ industrie quoique
certains se lancent dans le traitement médicamenteux du sevrage tabagique ou du contrôle du poids.
En dépit de
certains critères intermédiaires mal validés (p.ex. la densité osseuse et le
risque de fracture), une nouvelle stratégie s’élabore: il s’agit d’élargir
le recrutement des patients potentiels en abaissant les seuils de prise en
charge médicamenteuse: en proposant p. ex. , dans la mesure du risque
cardiovasculaire, une table moins rigoureuse n'incluant pas le rapport chol
total/ HDL chol , ou encore en suscitant
un nouveau consensus OMS sur les valeurs de l’HTA pathologique sponsorisé par
ASTRA (3) ou en abaissant les valeurs de glycémie définissant le diabète…
Selon certains
experts, le « retour sur investissement » justifierait les coûts
supplémentaires du budget des
médicaments grâce aux économies réalisées. Le label EBM fait passer la pilule
du « disease management »
Où mettre la
barre en prévention primaire ?
Les statines
réduisent grosso modo de 33% le risque cardiovasculaire. En Belgique, pour
éviter un accident cardiovasculaire chez les patients à risque CV > 20% à 10
ans (valeur retenue pour le remboursement INAMI), il faudrait traiter à vie
( ?) par une statine 1.328.477 personnes (4). Ces personnes devenues ainsi
« patients » coûteront-elles vraiment moins cher compte tenu des
consultations, examens biologiques et spécialisés, incidents et effets
secondaires induits par ce traitement ? Leur qualité de vie y
gagnera-t-elle finalement malgré l’anxiété et les fausses croyances (
médicament = passeport de bonne santé à
risque de négligence des autres facteurs de risque) induites par cette mesure
préventive ? D’un point de vue santé publique, vision souvent déficiente
en Belgique, cette masse d’argent ne serait-elle pas mieux investie dans une
lutte antitabac et une prévention encore plus ciblée ? Une analyse
critique récente des résultats des 5 essais cliniques évaluant l'efficacité des
statines en prévention primaire (6) vient tempérer notre ardeur de
prescription: pas d'amélioration de la mortalité totale, le gain obtenu dans la
prévention des infarctus et AVC (NNT = 71 pour 3 à 5 ans de traitement) est
contrebalancé par une augmentation relative des "effets indésirables
graves" non cardiovasculaires. D'autre part il n'y a pas de bénéfice
cardiovasculaire démontré chez les femmes en prévention primaire (6).
Une des tâches prioritaires du politique
doit être d’organiser avec le plus de rigueur possible les conditions d’une
expertise plurielle garantissant un minimum d’objectivité et de transparence,
exigences perfectibles pour l’EMEA ( l’Agence Européenne du Médicament) et le Comité du Médicament belge. La
responsabilité des politiques devrait aller de pair avec celle des experts qui
devraient répondre des recommandations qu’ils émettent au regard des
connaissances scientifiques du moment. Devant l’absence de débat
contradictoire, le peu d’écoute des acteurs de terrain dont le patient …, le
principe de précaution en l’absence de preuves reste un principe de bon sens.
Et pourtant, les récentes mesures du gouvernement canadien concernant la
politique du médicament vont en sens inverse : abandon du principe de
précaution en faveur d’un régime étroit de risque - avantage, transfert de la
charge de la preuve de l’industrie à la population – les produits sont censés
être sûrs à moins qu’on ne prouve qu’ils sont dommageables…
(1)
LENGLET R.,TOPUZ
B. Des lobbies contre la santé Ed. Syros 1998
(2)
ROUSSEAU A. Nouvelle doctrine de régulation des dépenses
de soins : une potion magique Prescrire 2002 ; 22(225) :153-155
(3)
La Lettre du GRAS
1999, 22: 1 et 5
(4)
Consensus
INAMI L’usage adéquat des médicaments
hypolipémiants Folia
Pharmacothérapeutica juin 2003 ; 30 (6) suppl. : 15
(5)
www.grouperechercheactionsante.com
(6)
THERAPEUTIC INITIATIVE Do Statins have a role in primary prevention
?
Therapeutics
Letter june 2003; 48 disponible sur
www.ti.ubc.ca/pages/letter48.htm