Un groupe de chercheurs canadiens de l'université de Montréal a étudié les chiffres des bénéfices et les dépenses en marketing et en recherche des neuf plus grosses entreprises pharmaceutiques de 1991 à  2000. Au cours de ces dix années, ces neuf géants ont versé 146
milliards de dollars à leurs actionnaires. Ils ont investi 113 milliards en recherche et 23 milliards dans l'extension de leur infrastructure industrielle, 316 milliards sont allés dans le
marketing et les frais de gestion.
(182) En d'autres termes, l'industrie pharmaceutique dépense en publicité, en dividendes à ses actionnaires et en salaires hallucinants pour ses grands managers un multiple de ses dépenses au profit de la recherche. Des chercheurs américains de
l'université de Boston ont calculé qu'en 2000, les firmes pharmaceutiques américaines employaient presque deux fois plus de personnel dans le marketing que dans la recherche et le développement. Ce sont surtout ces dernières années que ces disproportions ont augmenté considérablement. En 1995, 49.409 personnes travaillaient dans la recherche et le développement, pour 55.348 dans le marketing. Cinq ans plus tard, la recherche occupe encore 48.527 personnes, mais le marketing en emploie 87.810. Une augmentation de 32.000
travailleurs, pour la plupart des représentants médicaux qui font la  promotion des médicaments auprès des médecins et dans les hôpitaux
.(183)


(182) L.P. Lanzon, M. Hasbani, " Analyse socio-économique de l'industrie pharmaceutique brevetée pour la période de 1991-2001 ", Montréal,  avril 2002, le texte complet peut être consulté sur  www.unites.uqam.ca/cese
 
(183) Alan Sager, Deborah Socolar, Drug Marketing Staff Soars, Boston  University School of Public Health, 6 décembre 2001.  http://rxpolicy.com/studies/bu-rxpromotion-v-randd.pdf
 
Si ces chiffres vous interpellent, nous vous conseillons la lecture de « La guerre des médicaments. Pourquoi sont-ils si chers ? » de Dirk Van Duppen aux  éditions Aden, collection EPO.

En guise de présentation , nous reproduisons ci-après, avec l'accord de leurs auteurs, la préface de ce livre .Elle est rédigée par les docteurs Axel Hoffman et Michel Roland et constitue  une bonne introduction pour la lecture critique de cet ouvrage.

        Michel Jehaes.

L’ambiance javellisée des pharmacies et l’atmosphère feutrée des laboratoires nous plongent dans un monde d’ordre, de calme, oserait-on dire de beauté? Au quotidien, seule cette image s’offre au public.

Mais la vraie vie est ailleurs. Dans les chaînes d’invention et de fabrication des médicaments, dans les coulisses des ministères, dans les bureaux de consultance, dans les couloirs de la bourse. C’est là que nous emmène le docteur Dirk Van Duppen. Son enquête commence par un constat d’absurdité dont sont victimes les patients. Prescrites à bon escient, les statines sont des médicaments qui, en abaissant le taux de cholestérol,  diminuent le risque cardio-vasculaire, une des causes principales de maladie et de mort dans nos sociétés. Mais ces médicaments, hors de prix, ne sont remboursés par la sécurité sociale que dans des conditions précises. Avec l’aide d’assistants, le docteur Van Duppen répertorie ses patients à risque cardio-vasculaire et aboutit à une conclusion ahurissante : certains patients qui ont un  besoin réel de ces médicaments n’y ont pas accès tandis qu’une foule d’autres pour lesquels il est moins sûr qu’ils en  tirent profit se le voient rembourser sans difficultés. Des millions d’euros sont ainsi dépensés à perte aux frais de la collectivité alors que des patients que ces médicaments protégeraient doivent se priver pour les obtenir.

Comme un pavé jeté dans la mare, la publication de l’article relatant cette recherche va entraîner le docteur Van Duppen dans un  monde où médecine, politique, media médicaux, droit et entreprises pharmaceutiques manoeuvrent en eau trouble. Il sera un témoin attentif (et réactif) des jeux d’influence, des lobbying, des atermoiements et des pressions exercées sur le politique, sans jamais oublier que ce spectacle quasiment surréaliste concerne ses patients au-dessus desquels se déploient des stratégies qui décident à leur insu de leur santé. Car les situations qu’il rencontre chaque jour dans sa pratique médicale l’empêchent de se déconnecter du concret et lui donnent la force de se battre pour un peu plus de santé et de justice. Cet aller-retour entre les lieux de décision et le cabinet de consultation donne à son ouvrage l’épaisseur de la réalité.

De fil en aiguille, il va accumuler des faits, trouver des chiffres (qu’on ne lui livrera pas sans résistance), rassembler un grand nombre de références fiables et développer des analyses qui démontent le grand jeu des firmes pharmaceutiques, les discours trompeurs sur les médicaments et sur la recherche,  leur pouvoir sur les médecins, sur la politique de santé et sur ses budgets. La démonstration,  bien que rigoureuse, n’assomme jamais car elle répond à des questions simples et pertinentes : les médicaments les plus vendus sont-ils les plus nécessaires ? Les plus chers sont-ils les meilleurs ? Comment les pouvoirs publics sont-ils amenés à rencontrer les intérêts des plus grosses firmes pharmaceutiques ? Pourquoi d’excellents médicaments disparaissent-ils ? Comment les brevets pourrissent-ils le marché ? Pourquoi, de tous les investissements, est-ce dans le secteur de la pharmacie que les profits sont les plus plantureux ? Comment en est-on arrivé à ce paradoxe : les bénéfices de l’industrie grimpent de manière vertigineuse alors que la recherche pharmacologique ne parvient plus à sortir de produit réellement innovant ? Comment  manipule-t-on les études, les médecins et le public ? Comment l’industrie parvient-elle à tirer les marrons du feu de la recherche fondamentale financée par l’argent public? Et bien d’autres encore ...

Le docteur Van Duppen ne se contente pas d’une dénonciation, si solidement étayée soit-elle. Tout en décortiquant les mécanismes pervers à l’oeuvre en Belgique et au niveau supra-national, il établit une série de parallèles avec d’autres pays, car tous sont confrontés aux mêmes problématiques, et il en ramène des idées fort intéressantes, susceptibles de lever la mainmise de l’industrie sur la politique de santé. La plus séduisante (mais pas la seule) est celle de l’adjudication publique, qui consiste à considérer le marché du médicament comme n’importe quel autre marché : au lieu de rembourser tous les médicaments au terme de négociations qui tournent souvent à leur désavantage, les autorités font une offre publique à toutes les firmes qui proposent des médicaments équivalents et remboursent le produit de celle qui fait la meilleure offre. C’est ce qu’on a appelé le “modèle kiwi”, allusion à la Nouvelle Zélande où ce système est  vigueur depuis une dizaine d’années (mais également au Canada et dans certains états américains) et a permis de réduire drastiquement le budget médicament du pays tout en garantissant la disponibilité des meilleurs médicaments à la population. Selon les projections du docteur Van Duppen, l’adjudication publique ferait économiser un milliard et demi d’euros à l’INAMI, économie qui pourrait être répercutée sur la “facture patient” !

Le livre, souvent incisif, est agréable, remue pas mal d'idées reçues, considérées comme évidentes par une majorité de patients, d'hommes politiques et de médecins. La sauvegarde d'une sécurité sociale solidaire, accessible à tous pour les mêmes soins de qualité, est sans doute au prix de la remise en question de ces fausses évidences. Parce que c'est bien de prix dont il s'agit ici, et de politique de santé, et de politique tout court. On peut ne pas être d'accord avec les thèses ou avec les solutions défendues par Dirk Van Duppen, mais elles ont le mérite d'être claires et de forcer le débat. En considérant les incontestables avancées et progrès de la médecine liés aux médicaments, on aurait tendance à oublier que la qualité de la recherche et des produits qui en découlent ne sont que des épiphénomènes, des variables confondantes, dirait-on en épidémiologie. Le véritable objectif de l'industrie pharmaceutique, c'est le profit de ses actionnaires. Et pour y arriver, presque tous les moyens sont bons, des plus justes aux moins honnêtes. Si besoin en était encore, ce livre le démontre parfaitement, les arguments sont percutants, valides, étayés scientifiquement et rigoureux.

En remettant en cause le fonctionnement du monde pharmaceutique, le docteur Van Duppen va se créer pas mal d’ennemis. Mais il est à parier que leur argumentation critique s’embourbera dans des manoeuvres de diversion. Une attaque de son analyse de l’industrie du médicament mènerait sans doute à soulever trop de boue et menacerait de se retourner contre l’assaillant. Par contre, on aura beau jeu de lui reprocher son appartenance au PTB (qu’il ne cache pas) et de convoquer des poncifs sur les illusions du communisme. Ou encore, de réduire son travail à un plaidoyer pour le système d’adjudication publique (qui ne représente que quelques pages de l’ouvrage), ce qui permettra d’activer un vieux réflexe anti-étatique et de lever une fronde contre tout ce qui augmente le contrôle de l'état : c’est pourtant bien de l’argent de tous qu’il est question ici! Ces critiques n’auront pour but que de détourner l’attention du véritable scandale, celui de la course au profit au prix du chantage à la santé.

Ce livre déplaira à ceux qui veulent conserver leur naïveté ... et à ceux qui voudraient que vous la conserviez !

Dr Axel Hoffman, médecin généraliste. Président de la Fédération des Associations de Médecins généralistes de Bruxelles et rédacteur en chef de Santé conjuguée.

 

Dr Michel Roland, médecin généraliste. Enseignant et coordinateur de la recherche au DMG à l’ULB, collaborateur au CEBAM et à Minerva.